Ève, novembre
Les fleurs lui rappelaient étrangement celles qui trônaient dans sa chambre d'hôpital il y a cinq ans, qu'Ophélie apportait régulièrement. Comme celles qu'elles avaient pu fixer pendant des heures, le regard vide, celles-ci étaient ornées d'un ruban noir. Elles sentaient bon, trop bon pour les circonstances, et l'ironie était telle qu'elle avait envie de hurler, parce que rien n'avait de sens. Elle le savait. Elle s'y attendait. Elle n'avait rien fait pour l'empêcher. Elle ne le pouvait pas. Et c'était trop tard désormais. Elle le savait. Elle s'y attendait. Ça ne rendait pas la douleur moins aiguë.
Tu savais que ces souvenirs reviendrait te hanter, Ève, et tu n'as rien fait pour les en empêcher. Tu n'en as même pas parlé.
Elle était seule, atrocement seule face aux photographies sur le mur de la maison, sa robe noire masquant à peine ses cicatrices. Brusquement, elle avait arrêté d'écrire. Après avoir posé les dernières retouches sur la pièce qu'elle devait au moins à ses amis, elle s'était retrouvée face à une page blanche, à pleurer sans trop savoir pourquoi. Et puis, après quelques jours, sa raison engourdie avait fait le lien avec vingt ans, il y a cinq ans, vingt ans et tout un monde qui s'écroule avec tes plans. Comme elle ne savait pas quoi dire, quoi faire, qu'elle ne parvenait plus à écrire, même pour le journal qui l'employait, elle s'était contentée de répondre sporadiquement aux messages, avait promis d'être là pour la dernière répétition, s'était rendue compte qu'elle ne le pouvait pas, et était restée là.
En même temps que l'atroce douleur de ces hivers qui martyrisaient son corps, la certitude que c'en était déjà fini était revenue, lentement, insidieusement.
Le pianiste sur YouTube jouait mal, vraiment mal comparé à la façon dont Ophélie jouait lorsqu'ils étaient sur scène, lorsque Cara dansait, lorsque Milo et Léandre déclamaient. Ils avaient prévu une tournée à travers toutes les régions du pays, dans les montagnes et au bord des océans, dans des festivals et des théâtres, là où les affiches présentaient leurs noms et leur art. Elle avait tenté d'ajouter un épilogue à la pièce, dans le silence de sa chambre qui sentait le renfermé, avec pour accompagnement le seul bruit de sa respiration. Elle avait à peine réussi. Et le pianiste sur YouTube, dans son casque, jouait mal, alors Ève stoppa la musique, et elle resta là, face aux photographies, dans le silence, tandis que sur son téléphone, les messages non lus s'accumulaient.
Elle ne pouvait pas y retourner. Dans cette maison qui l'avait recueillie ou sur la falaise, chez Jonas ou chez ses amis, rien n'avait de sens. Elle ne pouvait que rester là, à se rappeler qu'autrefois, elle avait rêvé en grand, et qu'un jour tout s'était effondré. Elle voulait en vouloir à quelqu'un, à ceux qui lui avaient dit qu'elle pouvait faire les plus grandes études, à ceux qui l'avaient incitée à écrire, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle bloque, et comme ils n'étaient pas là, c'était à elle-même qu'elle en voulait, alors qu'elle n'était pas plus coupable que les autres. Elle avait voulu être la plus grande. Désormais, ses livres étaient publiés, et elle avait fait sa vie malgré ses vingt ans, elle s'en sortait. Pourtant, l'été qui s'était écoulé lui avait rappelé à quel point elle avait été seule. À quel point, malgré tous les efforts de ses amis, ils ne pourraient pas réparer leur absence ce jour-là, sur la plage, et tous les autres où elle avait eu besoin d'eux. À chaque heure, chaque seconde, son cœur s'était déchiré dans sa poitrine, et ils n'étaient pas là pour lui murmurer Ève, tu sais, un coeur, ça se recoud.
La nuit commença à tomber, et doucement, comme on réveille un spectre douloureux, elle se releva et sortit de chez elle. En saisissant son téléphone, elle vit le nombre de messages manqués et les effaça tous. Elle marcha jusqu'à la falaise, voulut hurler, n'y parvint pas, rentra, fit ses bagages comme si ce n'était pas elle, comme si c'était une autre, et prit un taxi jusqu'à l'aéroport. Là, elle s'assit sur une chaise en plastique orange et attendit que la nuit passe.
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C'est avec Ève que tout a commencé
Ficción GeneralIls se sont connus au théâtre, alors qu'ils avaient quinze ans et les yeux emplis d'étoiles. A l'époque, ils donnaient vie à des histoires tumultueuses, splendides et dévastatrices, du genre de celles qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent...