Ici-bas, le décor conservait son identité si particulière tout en présentant de nouvelles caractéristiques. Ainsi, les murs, le plafond, les portes ne changeaient en rien. Toujours ces mêmes surfaces blanches capables de si bien refléter la lumière rougeâtre de l'endroit. L'ambiance de ces anciens laboratoires de développement photographique continuait de nous poursuivre partout où nous allions, à peine altérée par les projections aléatoires de nos frontales en fin de vie. Cependant, l'agencement en couloir semblant si adapté à l'édification de bâtiments souterrains prenait une allure différente dès lors que de grandes fenêtres vitrées nous donnaient visuellement accès à l'intérieur des pièces que nous dépassions.
La thématique dominant ce niveau ne fut pas difficile à identifier. La verrerie hétéroclite, de par ses formes et ses volumes, provoquait la résurgence d'un souvenir presque lointain pour l'apprenti philosophe que je tentais de devenir. Toute l'introduction à la géométrie me paraissait s'incarner dans cette matière cristalline : les sphères, les cônes, les cylindres et même quelques cubes et pavés se trouvaient là. De toutes tailles et tous tronqués, modifiés souvent pour devenir ce que l'on attendait d'eux : des contenants. Seules les graduations venaient sagement corrompre la transparence de ces outils. Lequel d'entre eux portait le nom d'erlenmeyer déjà ? Cette connaissance m'avait quitté. Si seulement l'on m'avait laissé plus jouer avec tout cela, je m'en souviendrais sans doute, et mon intérêt pour la science ne se résumerait pas simplement à l'épistémologie. Les microscopes électroniques, a priori coûteux du fait de leurs dimensions, côtoyaient des caissons étanches sophistiqués, eux-mêmes entourés de réfrigérateurs garnis de centaines de petits flacons.
— C'est donc un docteur qui nous attend ? Vous m'en direz tant ! plaisantai-je avec une certaine amertume.
— C'est moi ou ça ressemble à un endroit où on pourrait créer un virus zombie par mégarde ? rétorqua Max en gardant le décor en joue. Il semblait avoir compris ma boutade.
— Vous avez vu les cages ? Nous interrogea Lola.
Personnellement, je ne les avais pas vues. J'orientai donc mon regard en suivant le sien pour effectivement aboutir à une rangée de cages grillagées. Elles étaient trop petites pour contenir de gros chiens, ce qui était une bonne nouvelle étant donné qu'elles étaient vides. Par contre, elles avaient sans doute pu contenir des...
Un claquement sec retentit.
— Dépêchez-vous ! Venez ici !
La voix que j'avais entendue plus tôt grâce à l'ordinateur tâchait de se faire discrète, mais autoritaire. Étant donné qu'elle ne venait pas de très loin, il ne fut pas difficile d'en déterminer l'origine. Le bruit avait été provoqué par l'entrebâillement d'une porte à peine dix pas devant nous. Le docteur reprit.
— Plus vite ! Vous n'êtes pas en sécurité tant que vous ne rentrez pas là-dedans.
Les autres me regardèrent avec hésitation. La prise jusqu'ici souple de mes mains sur ma barre se raffermit. Je l'indiquai à mes amis en rapprochant l'arme de mon buste avant d'incliner sèchement la tête vers la porte. Ils semblèrent comprendre le geste. Max qui était en tête à cause de la liberté de trajectoire qu'imposait le fusil se remit en marche. Notre allure se faisait plus pressée. Une fois au niveau de la porte, j'ai poussé dessus pour permettre à notre mitrailleur de rentrer en premier. Je l'ai suivi de près. Nous voir tous les deux pénétrer ainsi dans la pièce, armés et prêts à tuer, me démontrait que je ne m'étais finalement pas résigné à accorder toute ma confiance à celui qui parlait de nous sauver.
Ne pas trouver l'homme dans mon champ de vision m'étonna. L'espace qui s'offrait à nous n'était pourtant pas énorme.
— Là ! m'interpella Max.
Une nouvelle porte, sur notre gauche, venait de se verrouiller. Elle se trouvait à proximité d'une grande vitre qui faisait office de mur de ce côté. Cette particularité donnait à l'endroit un air de salle d'interrogatoire. D'autant plus qu'aucune lumière ne filtrait à travers elle, rendant ce qui se cachait derrière inaccessible à notre vue.
— C'est un piège ! criai-je.
À en juger par sa réaction, le docteur n'appréciait pas mon analyse.
— Mais non ce n'est pas un piège bande d'imbéciles ! C'est moi qui cherche à me protéger de vous ! Vous vous êtes vus avec vos armes ?
— Et alors ? Je croyais que vous vouliez mourir ?
— Peut-être bien ! Mais c'est mon affaire ! Et je vous prierais de me laisser choisir quand et comment ! Maintenant, toi... David... Tu vas un peu arrêter d'être parano et tu vas te rappeler que sans moi, ton ami t'aurait explosé la tête. Je n'essaie pas de vous « baiser » comme tu dis, tout ce que j'essaye de faire, c'est de vous tirer de là. J'y tiens vraiment, mais il faut y mettre du vôtre.
La colère conférait une étrange sincérité à son propos. Je n'arrivais plus vraiment à croire qu'il cherchait à nous tromper.
— OK, alors dites-nous pourquoi vous tenez tant à nous aider ?
— Vous avez déjà entendu parler du karma ? Ma vie m'a amené à prendre cette notion en considération. Et bien le mien a vraiment besoin d'une bonne action. Et je ne peux pas m'empêcher de croire que si vous êtes tombés ici, c'est pour que j'aie la chance de me rattraper. Alors maintenant, rentrez tous avant que quelque chose n'arrive. De toute façon, je ne peux pas vous enfermer ici. Regarder le loquet sur votre porte, il est manuel. Il n'y a que vous qui puissiez le faire.
J'y jetai un coup d'œil et décidai de lâcher prise. Après m'être tourné vers Tom et les filles qui attendaient le verdict dans le couloir, je les ai fait rentrer puis ai fermé à double tour derrière eux.
Mal à l'aise dans cet environnement, nous nous étions tous les cinq regroupés. Léa était même venue s'accrocher à mon bras. Dos à la porte, je balayais la pièce du regard afin de me familiariser avec l'endroit. Les bureaux surmontés d'ordinateurs, disposés le long du mur à ma droite ainsi qu'en face de moi, m'indiquaient que l'on avait dédié ce lieu au travail. La question était de savoir ce qu'on y faisait. Je disposais malheureusement de trop peu d'indices pour y répondre. Sur ma gauche, à côté de l'issue qu'avait empruntée le docteur, se trouvait l'immense cadre vitré. Encastré dans la paroi à partir d'un mètre de hauteur, il s'étendait jusqu'au plafond et rejoignait le fond de cette petite salle. Je n'arrivais pas à en deviner la fonction, mais un tel dispositif ne pouvait que m'inspirer la volonté d'exercer un voyeurisme quelconque. Le pupitre informatisé placé centralement devant cet écran obscur renforçait l'ambiance expérimentale qui régnait ici. Seul le florilège de parfums organiques jurait avec le sérieux scientifique que m'évoquait cet intérieur. Heureusement, mon odorat avait eu depuis peu l'occasion de s'habituer à pire.
Sans que ces informations n'aient réellement pu m'apporter une éventuelle sérénité, elles m'offraient tout de même l'occasion de croire que je me trouvais du meilleur côté du miroir. Car tout me laissait penser que la partie dans laquelle nous nous trouvions permettait d'observer. Restait à connaître l'objet de l'observation.
Libérant doucement mon bras du contact de ma protégée, je m'approchai de cette surface brillante d'un noir profond. Dès que l'angle l'imposa, la réflexion lumineuse de ma lampe devint le seul retour observable. Ce phénomène optique indésirable immunisait l'inconnu contre ma curiosité.
En avançant encore, c'était ma propre image qui émergeait dans le halo de photons rebondissant sur la première couche de silice cristallisée. Ainsi, mon reflet devenait l'incarnation de ma captivité, superposant l'apparence à la vérité. Quand soudainement, l'illusion d'une mutation me surprit. Mon visage changeait. Mon cerveau, mécontent de cette coexistence, opéra une mise au point brutale. Je disparus alors totalement, au profit d'un homme sale. La surprise me fit reculer.
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ACCROCHE-TOI À MOI
Mistério / SuspenseDavid, dix-neuf ans, ne désire qu'une seule chose : être aimé d'elle. Mais les doutes l'assaillent, le courage lui manque. Léa, cette douce et jeune fille qu'il trouve si belle lui semble être monstrueusement terrifiante. Eh quoi ? Est-ce un crime q...