Chad essuya d'une main tremblante les larmes qui gonflaient ses paupières.
Avachi sur la rambarde du gaillard avant, le jeune homme savourait les caresses du vent contre ses joues humides. Ses yeux parcouraient les flots agités, se mêlaient à l'écume immaculée qui s'échappait des vagues, suivant parfois la course des mouettes. Le ventre noué par les remous du navire, Chad avalait de grandes goulées d'air marin, espérant repousser sa nausée.
Il avait toujours eu peur de l'océan.
Cette étendue sans fin, cette immense baignoire sans fond... Alors que tant d'Homme voyaient se dessiner, à l'endroit où le ciel rejoignait la mer, une liberté éternelle, Chad n'y percevait qu'une frontière : les barreaux d'une cage invisible, débordante d'eau et de solitude.
L'exil.
Lui qui n'avait jamais quitté son royaume, qui avait grandi dans un palais de marbre, aux fenêtres de cristal et aux portes dorées, il était terrifié à l'idée de partir et de ne plus revenir. Un aller sans retour.
Chad rêvait d'aventure, comme tous ceux qui laissaient filer les années, le nez plongé dans des romans. Chad rêvait de voyage, comme tous ceux qui n'avaient jamais pris la mer, ceux qui ne connaissaient pas les dures journées de marches sous un soleil de plomb, ni les nuits glaciales au cœur des forêts hostiles. Chad rêvait d'un déluge de sensations, comme tous ceux qui n'avaient jamais éprouvé les humeurs de la nature et celles, si profondes, des êtres humains.
Chad rêvait de rencontrer la Mort et, comme tous les autres, il avait cessé de rêver à l'instant où le corps d'un homme s'était effondré à ses pieds.
Le regard vide, plongé dans le bleu obscur de l'océan, le jeune homme revit le parquet de l'auberge, avec ses creux et ses rayures gorgées de sang. Rouge. D'un rouge aussi éclatant que celui qui ornait la bannière du royaume de Woe. Son royaume.
Pétrifié, Chad laissa ses yeux sur sa tunique. Rouge.
Le cœur battant, le souffle court, il essuya maladroitement ses mains moites sur l'étoffe avec l'espoir de la décolorer. Cette couleur... Il fallait qu'elle s'en aille, qu'elle s'évapore, se déverse dans l'eau et se noie, engloutie par l'ombre de l'océan.
Il détestait le rouge.
Chad fixait avec intensité ses vêtements, s'agitait. Il était secoué par de violents spasmes et sentit les larmes l'assaillir à nouveau, lorsqu'une main se posa sur son épaule.
Le Roi leva les yeux.
— Bonjour, Mejesṭi.
Clignant plusieurs fois des paupières, comme s'il venait d'émerger d'un épais sommeil, Chad observa le corsaire se redresser. Koja sourit et, passant les deux jambes par-dessus le bastingage, il s'installa sur la rambarde. Ses pieds s'agitèrent quelques instants dans le vide, frappant la paroi de bois cirée en cadence, avant de s'immobiliser.
— Nous arriverons bientôt à Mauna Kea, dit-il avec un sourire.
Chad ne répondit pas. C'était à peine s'il avait entendu. Ses yeux parcouraient lentement le visage du corsaire, comme s'il le découvrait pour la première fois. Cette peau, si pâle, couverte de taches de rousseurs par endroits, lui paraissait usée par le temps et les embruns. De profonds cernes creusaient ses yeux et des rides, imperceptibles, se dessinaient dans le coin de ses paupières. Koja était épuisé, éprouvé par tous ces départs, ces batailles sanglantes et ces nuits sans sommeil ; pourtant, il avait au fond du regard cette lueur vacillante, imperceptible, qui consumait les ténèbres. Un lumière, aussi fragile que la flamme d'une bougie, aussi rayonnante que les braises d'un grand feu... Un incendie.
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Samudra Nari [EN PAUSE]
Fantasía« Renard trop rusé pour tomber dans le premier piège, mais pas assez pour éviter le second. » Les légendes possèdent toujours une part de vérité, du moins, c'est ce qu'il croyait. Corsaire reconnu et émissaire personnel de Sa Majesté, Koja rentre un...
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