16- Mon frère, mon ami

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« La perversion, ça consiste à retourner toutes les valeurs et à appeler mal ce qui est bien ou noir ce qui est blanc. »

Michel Tournier

Comment dire à Léonie qu'Owen ne veut pas d'elle sans la blesser ? J'aurai dû prévoir qu'elle ne serait pas la bienvenue. Il est mal, faible. Pourquoi voudrait-il la voir ? Je suis si idiote parfois. Une vraie gamine.

Ma main tremble un peu, même beaucoup. Je pince mes lèvres espérant trouver une idée, une formule pour expliquer à ma meilleure amie de ne pas venir. Sera-t-elle blessée, humiliée, malheureuse de ce rejet ? Elle venait pour moi mais elle risque de créer des tensions inutiles.

Owen m'observe depuis le canapé attendant que j'agisse. Je lui adresse un faible sourire et préfère me cacher dans ma chambre. Pour lui, c'est si naturel de dire non, pas pour moi. Je le vis plutôt mal. Mon ventre se noue, mon cœur palpite. Je n'ai pas l'assurance de mon demi-frère. Je manque de confiance. Je crois qu'il suffit d'un mot mal placé, mal dit pour mettre fin à une belle histoire d'amour ou d'amitié.

Balbutiant, j'explique à Léonie qu'Owen ne se sent pas bien, qu'il veut être seul ce soir. Demain, promis, je lui apporterai ses lasagnes adorées. Bizarrement, elle ne pipe mots comme si elle se doutait de ma demande. Ses dernières paroles sont cependant rassurantes. Elle est toujours chez les frères Delalandes. Ce soir, elle ne dormira pas dans son trou à souris. Je rejoins mon frère, un peu plus sereine qu'en le quittant et nous nous mettons à table.

— Mais c'est trop bon, me reproche-t-il, le visage fermé et les sourcils froncés.

Ma fourchette reste en suspens à mi-chemin entre l'assiette et ma bouche.

— Qu'est-ce qui ne te plais pas ? l'interroge -je soucieuse de son bien-être.

— C'est bien le problème. Ce n'est pas bien que ce soit aussi bon. Je ne veux pas devenir obèse. Avec le départ de Théo, je ne peux plus aller à sa salle de sport. Je risque de le croiser alors il va falloir que tu cuisines moins gras, m'informe-t-il sans un regard.

Je suis très surprise. Ce genre de remarque appartenait plus à son ex qu'à lui. De plus, j'ignorais qu'Owen allait au même club que Théo. Je ne l'y ai jamais croisé et il ne l'a jamais évoqué. L'ombre d'un doute s'immisce en moi et silencieuse, je l'observe. Il garde le nez rivé à son assiette.

— Nous allons demander le remboursement de nos abonnements, m'informe-t-il en avalant plus qu'en dégustant mon plat Nous irons courir ensemble le week-end. Ça devrait suffire. Ne t'inquiète-pas ! Je te paierai des cours de diététique...

— Pardon, Owen, le coupé-je, mais je sais cuisiner et j'ai déjà mes propres cours à suivre...

— Il faut se diversifier dans la vie. Et puis, si tu as pris le temps de faire du sport pour le bon plaisir de Théo, il te restera du temps maintenant pour prendre d'autres cours après son départ. C'est une histoire de volonté, m'affirme-t-i .

— Mais aussi d'envie...contré-je sentant l'énervement naître en moi.

— ... C'est vrai qui tu ne risques pas de rencontrer de beaux mâles en cours de nutrition, se moque-t-il. Barbara, je te propose d'améliorer ta qualité de vie. Ton corps me remerciera plus tard.

— Mon corps va bien. Merci, dis-je séchement.

— Tu n'as que vingt-quatre ans. Tu crois que tout va bien mais on creuse sa tombe avec ses dents.

Quelle horeur ! Je suis estomaquée de la discussion que nous avons, discussion qui se transforme en dispute. La soirée va être longue. Alors qu'un bon repas crée du lien, du bonheur, le nôtre tourne au vinaigre. Il vient de me couper l'appétit.

EmprisesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant