32- L'amour comme cheval de Troie

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C'est bien trop dur pour moi de rester seule pendant les fêtes. Après avoir dû composer entre mon père et ma mère pendant des années, voilà qui je dois composer entre Owen et mes parents de cœur. Donc, j'ai tout prévu.

Je vais passer le réveillon avec Maman et je partirai le lendemain avant l'arrivée d'Owen. J'ai prétexté que j'étais invité dans la famille d'Amaury. Joli mensonge puisque j'ai toujours trop honte pour répondre à ses SMS alors une réunion familiale avec lui, j'en suis aux antipodes. Quand Léonie a appris mon plan, elle a soupiré. Je sais qu'elle aurait préféré une explosion, du sang sur les murs ou un plan machiavélique pour humilier mon demi-frère. Sauf qu'elle, ce n'est pas moi.

Et puis, porter plainte, cela voudrait dire raconter notre histoire. Côté crédibilité, j'ai des lacunes. J'étais raide dingue de lui pendant des années, nous nous sommes souvent embrassés et nous avons déjà couché ensemble. Et pour finir, j'étais dans sa chambre avec des sous-vêtements sexy. J'ai trop peur de perdre le peu qu'il me reste.

Non, je préfère tourner la page. Je cherche un stage de première année Master dans mon ancienne ville étudiante où j'ai gardé de bon contact pour quitter Paris au plus tôt. Je me suis pré-inscrite pour faire ma dernière année d'étude à l'étranger, loin de lui. Léo dit que je fuis.

Devant le feu de cheminée de chez mes parents, je resserre le châle sur mes épaules. En plus du trou immense dans la poitrine, j'ai constamment froid. Maman m'a trouvée amaigrie, un peu malade aussi. L'air de Paris ne m'a pas réussi, Je fais bien de chercher un stage sur Tours, pense-t-elle.

Charly me pose beaucoup de questions sur ma cohabitation avec Owen et surtout pourquoi elle a si peu duré. Je n'avais plus la force de porter tous mes mensonges alors j'ai au moins avoué vivre avec ma meilleure amie. Ses yeux bienveillants ne sont pas dupes de mes explications. Depuis, il surveille toutes mes réactions. Son côté surprotecteur est revenu. Se doute-t-il de quelque chose ?

Les pas traînants, je me dirige vers la cuisine. Chaque année, je concocte une bûche. Quand je devais passer les fêtes chez mon père, je la préparais pour ma mère afin de lui apporter "du bonheur". j'ai fini par l'appeler " Bûche spéciale bonheur". Beaucoup de chocolat avec beaucoup d'amour. C'est devenu un rituel.

Les mains dans la farine, mon téléphone sonne. Maman accourt.

— C'est Amaury, s'écrit-elle.

Sans attendre ma réaction, elle appuie sur l'icone vert. Mon sang se fige dans mes veines.

— Bonjour, c'est la maman de Barbara, dit-elle d'un ton enjoué.

D'un signe de la main, elle m'informe qu'elle gère, que je peux continuer. Elle s'éloigne. En catastrophe, je lâche tout. Sous le filet d'eau, la farine ne veut pas quitter mes mains. La colère et la peur montent à la même vitesse que je frotte de plus en plus fort ma peau. Ma vie privée, elle connaît ? A priori non. Je déteste quand les parents ont oublié que les enfants ont grandi. Une petite voix me dit que je n'aurai pas tout ce stress à porter si j'avais dit la vérité. Enfin, je jette mon tablier et pars à la poursuite de ma mère.

Le carillon tinte. Charly est parti. Ma daronne au tel. La terre entière a décidé de m'emmerder. Je préviens si c'est des démarcheurs, je leur fais la fête. J'ai besoin de me défouler sur quelqu'un. Ce sera parfait.

Mais non, ce n'est pas un vendeur de porte à porte. Derrière le panneau de bois de ma maison d'enfance se trouve mon démon.

— Bonjour Bébé, comment vas-tu ?

Son sourire s'étire. Mon corps se crispe et encore plus à la vue d'une jeune femme qui l'accompagne. Sa peau de porcelaine est mise en avant par de longues anglaises rousses qui encadrent l'ovale de ses cheveux. Elle est un peu trop maquillée, un peu trop mal à l'aise, un peu trop pas à sa place. Elle se tient légèrement en retrait et d'un geste tendre qui se veut rassurant, il l'a fait avancée et l'enlace.

— Je te présente Mélyne, ma copine. Mélyne, Barbara, la fille de ma belle-mère, annonce-t-il.

— Je suis ravie de vous rencontrer, dit-elle sans pouvoir me tendre une main puisqu'il les a emprisonnées toutes les deux dans les siennes.

Mon cerveau bugge. Trois semaines que nous ne nous sommes pas vus. Trois semaines d'insomnie en pensant qu'il vivait la même chose que moi. Je me souviens encore de ses déclarations enflammées, de son besoin viscéral d'être avec moi. Je l'imaginais ressentir des remords pour ce qu'il m'avait fait. Je suis restée silencieuse pour notre famille, pour préserver ce qui était encore beau de notre relation. J'espérai des excuses. Je ne voulais plus le voir tout en cherchant inconsciemment à le croiser pour comprendre, pour donner du sens à tout ça. Un foutu sens.

Et le sens, c'est quoi ? De mon côté, je n'ose plus répondre à Amaury. Je peine à croiser le regard de Léonie. Je n'arrive pas à me concentrer en cours. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je pleure pendant des heures. Et lui, rayonnant, il débarque avec une fille dans notre maison.

Mon attitude doit parler pour moi car la fameuse Mélyne est gênée. Elle recherche le soutien de son homme qui hausse les épaules. Puis, dans un sourire du style " je vis ma meilleure life", il lui embrasse la clavicule et resserre encore plus fort son emprise sur elle. La respiration de la jeune femme devient normale. Objectif atteint. Elle est rassurée. Avec lui, elle pourra franchir des montagnes. Il la rend plus forte, plus belle.

C'est le meilleur homme au monde.

Moi aussi, je l'avais cru. 

Derrière moi, j'entends ma mère les saluer tout en me tendant mon portable. Mes oreilles bourdonnent. Je suis incapable de savoir si elle est surprise ou si elle savait leurs venues. Tel un automate, je prends mon manteau et je quitte la maison. Mes pas m'entraînent dans la forêt à côté de chez nous. Et là, au milieu de nulle part, j'hurle, je l'injure. Je crie. Je sanglote. Tout cela devient trop dur pour moi. Je me suis faite avoir. Je suis la seule à souffrir de cette situation. Qu'ai je fait pour mériter cela ? Je me sens détruite. Je n'ai pas les codes pour vivre dans ce monde là. Où est la justice ?

Il la présente à nos parents et c'est horrible.

J'ai si mal que je commence à douter et à me demander si je ne l'aimerai pas encore, si je ne suis pas jalouse de cette Mélyne, si je n'aurai pas dû céder ce jour-là pour me retrouver aujourd'hui dans ses bras à la place de cette fille, juste pour ne pas ressentir cet abysse, cette impression d'être sans valeur, même pas la valeur d'un petit remord.

Quand sa tendresse a percuté ma rétine, mon esprit est devenu flou. Ma mémoire s'est mise en mode OFF. J'ai dû romancer notre histoire. Il n'a pas pu être aussi violent avec moi alors qu'il est si doux avec elle. La vie semble lui sourire. La vie ne peut pas être tendre avec une mauvaise personne. Heureusement que je n'ai pas porté plainte, j'aurai été ridicule. Je serai passée pour une allumeuse. Pourquoi forcerait-il une femme quand il lui suffit d'ouvrir juste sa porte pour en retrouver une autre ?

Putain, il lui fait rencontrer son père au bout de trois semaines, lui qui ne veut pas mélanger sa vie parisienne et sa vie d'ici.

Et, il va falloir encore y retourner, encore porter un masque. Je suis épuisée.

XXX

"L'amour comme cheval de Troie" est une phrase qui résume bien ce genre de relation toxique. Quand penses-tu ? Je trouve qu'Owen l'utilise à la perfection.

Comprends tu la réaction de Barbara  quand elle voit Owen rebondir aussi vite alors qu'elle peine à garder un cap ?

Le roman devrait finir d'être publié avant la fin du mois.  Cela me demande beaucoup d'énergie mais ce projet me tient à coeur.

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Le Phénix Rouge.

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