La petite maison du numéro 340 baignait dans une étrange torpeur.
Camille, étendue sur le canapé, fixait le plafond jauni, l’esprit embourbé dans une langueur pesante.
Elle avait l’impression de glisser hors d’elle-même. Tout semblait s’étioler, même le temps, qui se dérobait sous ses doigts. Les murs, d’un beige éteint, semblaient se resserrer autour d’elle. Elle avait cette impression d’être suspendue dans un vide sans contours ni échappatoire.
Chaque tic-tac de l’horloge murale creusait un peu plus cette sensation : un engourdissement cotonneux, une perte d’ancrage, où elle se dissolvait peu à peu, prisonnière d’un état qui n’était ni sommeil ni éveil.
Et c'était comme ça depuis trois jours environs.
Elle se redressa lentement, son écharpe glissant de ses épaules. Sa respiration était lourde. Depuis combien de jours était-elle enfermée ici, à fuir ceux qu’elle redoutait ?
Ndi go’o était partie travailler, et Juma avait laissé un mot sur la table, mentionnant une course urgente.
Camille était seule. Seule face à ce sentiment de vide qui la rongeait.
Elle n’en avait parlé à personne, par crainte qu’on la trouve ridicule. Ou peut-être par honte.
Qui aurait peur d’être seule ?
Ndi go’o, elle, n’avait pas peur. Pourquoi Camille ne pouvait-elle pas être comme elle ? Rebelle, forte, sûre d’elle-même.
Mais Camille… Elle avait toujours eu l’impression de fuir.
Alors, cet après-midi, elle décida de prendre un risque.
Elle attrapa son écharpe en fil de lin beige, l’enroula autour de sa tête et mit un pied dehors.
Elle hésita, la main sur la poignée, prête à refermer la porte. Mais une pensée la traversa : qu’aurait fait Ndi go’o ? Ndi go’o serait sortie, sans hésiter. Elle aurait eu l’audace de franchir la porte. Alors, Camille inspira profondément et, presque à contrecœur, laissa ses pieds la porter dehors.
Les rues de la Madeleine lui semblaient trop chargée, presque étourdissante pour elle après ces jours de réclusion. Camille ne savait pas vraiment où aller. Elle avait toujours été une fille de hogar et ne connaissait que quelques coins dans un quartier où elle existait depuis les entrailles de sa mère.
À pas incertains, Camille se perdit dans le décor autour d’elle : les fenêtres aux volets entrouverts qui laissaient échapper des éclats de voix, les étals de fruits aux couleurs chatoyantes, les bruits de la ville qui s'agitaient dans ses oreilles.
Elle s’arrêta un instant devant une petite librairie coincée entre deux pubs. L’organisation étrange des lieux la heurta : comment un temple de la lecture pouvait-il être coincé entre des lieux aussi bruyants ? Les pubs, animés de musique forte et de conversations animées. Les lumières tamisées, allumées en plein jour, les éclats de rire rauques, les verres qui s’entrechoquaient. Tout contrastait avec le calme qu’elle associait aux livres.
Malgré cela, elle s’attarda devant l’étal extérieur, admirant les ouvrages aux couvertures patinées. Les titres gravés en doré, les illustrations délicates… Ces livres semblaient tout droit sortis d’une autre époque.
Elle aurait aimé en acheter un ou deux, mais elle n’avait pas un sou. Pourtant, le vent frais qui effleurait son visage lui donnait une étrange paix.
Ses pas la menèrent finalement jusqu’au marché Saint-Honoré, près de la Madeleine. Là, entre les étals de fruits mûrs, les stands de tissus et les échoppes animées, Camille s’arrêta un instant, fermant les yeux pour savourer ce moment fugace de liberté. La foule, les odeurs d’épices, de pain frais, et le tumulte du marché étaient comme une bouffée d’air frais, une sensation de revivre, même pour quelques minutes.
Mais cette sensation de légèreté se dissipa aussi vite qu’elle était apparue. Une voix familière perça ses oreilles.
— Camille ?
Le cœur de Camille s’emballa. Elle se retourna lentement, et son regard croisa celui de Lonra, sa mère, qui se tenait là, à quelques mètres.
Un sourire glacial étira les lèvres de Lonra.
— Tu as maigri, ma chérie.
Camille sentit ses jambes vaciller.
— Où étais-tu ? continua Lonra, son regard perçant comme une lame.
Le cœur de Camille s’emballa, un tourbillon de panique envahit son esprit.
Elle voulait fuir, s’évader, mais ses jambes semblaient avoir perdu toute capacité de mouvement. Camille, prise au piège de la situation, hésita. Puis, d’une voix faible, presque cassée, elle murmura :
— Pourquoi m’as-tu vendue ?
Un sourire éclatant, mais froid, effleura les lèvres de Lonra, comme si cette accusation n’était qu’un jeu, une plaisanterie de mauvais goût.
— Moi ? Vendu ? Quelle idée ! Qui t’a dit ça ?
— C’est ce monsieur… souffla Camille, les yeux fuyant, cherchant à éviter son regard perçant. Il m’a dit qu’il t’avait payée pour… pour m’emmener à l’hôtel… que j’étais à lui désormais… Il m’a demandé de… me déshabiller. Heureusement que…
Le rire froid de Lonra s’éleva, coupant court à ses mots.
— Heureusement que quoi ? Que tu t’es enfuie ? Ah, tu ne sais pas quel chaos tu m’as causé ce jour-là ! Mais tu es ma fille, Camille, alors je te pardonne. Ne crois pas ces hommes, ce sont tous des menteurs.
Camille la fixa, ses yeux emplis de doutes et de confusion.
— Alors… tu ne m’as pas vendue ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
Lonra caressa distraitement le collier en jade rare qui brillait à son cou.
- Bien sûr que non, ma chérie ! Voyons, ce n’était qu’un dîner, comme je te l’avais dit. C’est toi qui as tout compliqué avec tes idées noires.
Elle tendit la main pour effleurer les cheveux de Camille, mais son geste, loin d’être rassurant, laissa sa fille de marbre.
— Mais regarde-toi ! Tu es toute maigre, et ces cernes… Quelle tenue pitoyable ! Tu n’es vraiment pas jolie à voir. Déjà que tu n'es pas très fameuse. Si tu étais restée avec ce monsieur, tu aurais eu de belles robes, de bons repas, une meilleure mine… Je fais tout cela pour ton bien, Camille, tu le sais, n’est-ce pas ?
Le silence s’étira, lourd et pesant. Camille, le regard rivé au sol, sentit ses poings se serrer lentement. La douleur était là, sourde et profonde, mais plus encore, une rage bouillonnait en elle, un désir de ne plus être la fille fragile et soumise qu’elle avait toujours été.
— Oui, répondit-elle enfin, d’une voix plate, presque vide.
Lonra, absorbée par ses propres mots, ne remarqua pas l’acidité dans le ton de sa fille. Elle ne vit pas non plus la lueur froide qui brillait dans son regard.
Quelque chose venait de se briser en Camille.
Une ligne invisible franchie.
Irréversible.
Elle était là, la brèche, profonde, ancrée.
- Maman ... Et si on rentrait à la maison ?
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La peau noire
Fiksi SejarahDans le Paris des années 20, Ndi go'o Mukaté, une jeune femme d'origine camerounaise, rêve de révolutionner le monde de la mode. Avec son talent de couturière et sa vision unique de la mode, elle souhaite mêler l'élégance parisienne à ses racines af...
