Exister

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Lissac l'attendait. Finalement. Il ne sut jamais d'où venait l'instinct qui lui ordonna de rester.

Il vit son visage quand elle émergea dans l'air froid, et il n'eut pas besoin qu'elle parle. Il descendit de sa calèche, ôta son chapeau.

- Je suis désolé.

Ndi Go'o ne répondit pas tout de suite. Elle était encore dans la chambre, quelque part. Son corps, lui, était là, dehors, dans le noir, mais le reste d'elle n'avait pas encore suivi.

- Ils l'ont tuée, dit-elle enfin. Et vous le saviez. Et vous le saviez depuis six ans ! Tous ces gens étrangers, des enfants des femmes des hommes noirs ! Vous saviez !

Il baissa la tête.

- Oui.

- Et personne n'a rien dit.

Ce n'était pas une question. Il ne répondit pas. Les peupliers bougeaient au-dessus d'eux, lents et indifférents.

Ndi Go'o regarda le bâtiment blanc une dernière fois. Si propre. Si ordinaire.

Elle monta dans la calèche.

***

Dans l'obscurité du véhicule, elle tint le carnet de Juma contre sa poitrine.

Elle ne pleurait pas.

Elle avait cru que les larmes viendraient dans la calèche, dans le noir, à l'abri des regards. Mais non. Il y avait quelque chose dans sa poitrine qui était plus solide que les larmes, quelque chose qui n'avait pas encore de nom mais qui en trouverait un bientôt, quand elle aurait décidé quoi en faire.

Elle pensait à Juma qui chantonnait en tressant ses cheveux. À Juma qui avait connu la faim et qui ne voulait plus jamais l'entendre cogner à leur porte le matin. À Juma qui, la seule fois de sa vie où elle avait crié de vraie rage, avait planté les yeux dans ceux de Kebi et dit je finirai comme je voudrai finir.

Elle n'avait pas fini comme elle voulait.

On avait décidé pour elle. Comme on décidait toujours pour elles. Pour les femmes. Et surtout pour les femmes noires.

- Ramenez-moi au boulevard Malesherbes, dit-elle à Lissac.

Il fit claquer les rênes sans un mot.

***

Le lendemain matin, elle alla tout de même au commissariat.

Elle savait ce qui l'attendait. Elle le savait depuis l'instant où le froid avait gagné les doigts de Juma. Elle y alla quand même, parce qu'il fallait que ce soit dit, que ce soit inscrit quelque part, même dans un registre que personne ne lirait.

Le policier au comptoir l'écouta trente secondes.

- Votre sœur était domestique, vous dites ?

- Oui.

- Et vous prétendez que des médecins...

- Je ne prétends pas. Je l'ai vu. Les marques sur ses poignets, son cou, ses bras. Elle était mourante et ils l'ont pratiquement vidée.

L'homme se racla la gorge. Il regarda quelque part derrière elle, comme si quelque chose de plus intéressant se passait au fond de la salle.

- Mademoiselle, les médecins de Sainte-Odile sont des professionnels reconnus. Les domestiques qui tombent malades sont parfois orientées vers...

- Ma sœur n'était pas malade quand elle y est entrée.

Il posa son crayon.

- Vous avez une preuve ?

Elle pensa au carnet.

- Oui, dit-elle.

- Des témoins ?

Elle pensa à Lissac. À ce qu'il lui avait dit : On me paie bien pour ne rien dire.

- Pas encore.

Le policier reprit son crayon.

- Revenez quand vous aurez des preuves, mademoiselle.

***

Elle sortit dans le froid du matin.

Paris bruissait autour d'elle, indifférent, comme il bruissait toujours. Les tramways, les chevaux, les criées des journaux, l'odeur du café et du pain chaud sur les trottoirs. Rien n'avait changé. Juma était morte la nuit dernière dans une chambre numérotée quatorze, et le boulevard de la Madeleine s'en fichait.

Elle s'arrêta devant la vitrine de la maison Chanel.

Elle y était venue cent fois, peut-être davantage. Cent fois elle s'était dit un jour. Cent fois elle avait regardé ces mannequins de l'autre côté du verre comme on regarde quelque chose qui n'est pas pour vous, mais vers lequel on avance quand même, parce qu'il n'y a pas d'autre direction.

Aujourd'hui, elle ne pensait plus à la mode.

Elle pensait que le policier lui avait répondu en trente secondes. Elle pensait que si Juma avait été blanche, fille d'un banquier ou d'un notaire, il n'aurait pas posé son crayon. Elle pensait à Lissac, à cette fille de Dakar dont il avait écrit l'histoire il y a six ans et que personne n'avait lue. Elle pensait au docteur derrière la porte entrouverte qui avait ri de ce rire bref, sans chaleur, en disant Qui l'écouterait ?

Qui l'écouterait...

Elle serra le carnet de Juma.

Pas une femme noire sans argent, sans nom, sans personne pour porter son histoire. Pas maintenant. Pas dans ce Paris-là.

Mais une femme dont tout le monde connaît le nom...

Elle leva les yeux vers la façade. Le numéro 31, rue Cambon.

Un jour, je serai là-bas, avait-elle dit cent fois. À se moment là elle n'était qu'une simple couturière chez Boucarré qui rêvait un jour de devenir comme Coco Chanel.

Ce n'était plus tout à fait le même rêve.

Ce n'était plus seulement une question de robes et de liberté féminine, de corsets qu'on ne porterait plus, de femmes qui marchaient autrement dans le monde. C'était aussi ça, oui. Mais désormais c'était autre chose en plus, quelque chose de plus dur et de plus froid : devenir quelqu'un qu'on ne peut pas ignorer. Quelqu'un dont on ouvre les portes avant qu'elle frappe. Quelqu'un à qui on ne répond pas en trente secondes avec un revenez quand vous aurez des preuves.

Juma voulait un homme riche pour ne plus jamais choisir entre manger le matin ou manger le soir.

Ndi Go'o, elle, voulait autre chose.

Elle voulait que la prochaine fois qu'une fille comme Juma disparaisse dans un bâtiment blanc au nom de Saint-Odile, quelqu'un l'entende.

Et pour être entendue, il fallait d'abord exister.

Elle poussa la porte du 31, rue Cambon.

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