Nyango

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Mano était encore dans le salon quand elle arriva.

Il n'avait pas allumé toutes les lampes. Juste celle du comptoir, qui projetait un halo jaune sur les peignes alignés. Il se leva dès qu'il la vit pousser la porte.

- Indigo.

Elle s'arrêta au milieu du salon.

- Juma est morte.

Mano ne bougea pas. Il resta debout derrière le comptoir, les mains posées à plat sur le bois, et il regarda quelque part entre elle et le mur du fond. Puis il contourna lentement, vint s'asseoir sur l'un des fauteuils. Sa tête tomba légèrement en avant.

Ndi Go'o s'assit à côté de lui. Ils restèrent ainsi un long moment à écouter Paris bruire derrière la vitrine.

- Je n'ai rien pu faire, dit Ndi Go'o enfin. J'aurais dû faire quelque chose. J'aurais dû l'empêcher d'aller travailler là bas. Je n'ai pas été une bonne grande sœur.

- Non, murmura-t-il. Tu as fait tout ce que je pouvais. Tu fais toujours tout ce que tu peux pour les autres. Aucun de nous n'aurait pu prédire ça. Ce n'est pas ta faute.

Un silence.

- Elle m'a demandé si Paris était beau.

Mano releva la tête.

- Qu'est-ce que tu lui as répondu ?

- Que oui.

Il hocha lentement la tête.

- C'est bien.

***

Elle sortit le carnet.

Les pages étaient gondolées par l'humidité, certaines collées les unes aux autres, l'encre diluée par endroits en taches bleutées. Ils l'ouvrirent ensemble sous la lampe du comptoir, et ils lurent.

Juma avait une écriture petite et penchée. Elle avait appris tard le français et cela se sentait dans à la lecture. Mais elle avait été méthodique. Obstinée. Elle avait daté chaque entrée, noté les heures quand elle les connaissait.

Chambre 11 : Aujourd'huit j'ai vu une fille. Son prénon c'est Aïssatou. El vien du Sénégal. Arrivée il y a trois semaines. Elle toussait beaucoup ce soir.

Chambre 9 : un garçon. Il s'appelait Rajan. Inde. Il est parti ce matin. Le chario de nuit.

Le docteur au lunettes rondes s'appel Verneuil. L'autre plus grand, je n'ai pas entendu son nom.

Ils prenne du sang d'abord. Puis autre chose. Je ne sais pas commen ça s'appel. Ils disent que c'est pour soigner. Soigner qui ? Je n'ai jamais vu de malades ici.

J'ai telemen faim

Mano s'arrêta sur cette dernière ligne.

- Ils prenaient quoi exactement ?

Ndi Go'o tourna quelques pages avant de répondre.

- Du sang. Des organes. Depuis la guerre, la médecine cherche à comprendre les greffes et les transfusions. Comment faire tenir un organe étranger dans un corps. Comment transfuser sans tuer. Ils avaient besoin de cobayes... Si je comprends bien.

- Et ils ont choisi...

- Des gens que personne ne cherchait vraiment. Des domestiques venues d'Afrique, d'Inde, d'Indochine. Leurs employeurs signaient des papiers déguisés en autorisations de soin. On leur disait qu'ils avaient attrapé une maladie, que Sainte-Odile allait les guérir. Une fois là-bas, les médecins commençaient par des prises de sang régulières. Puis des prélèvements plus invasifs. Des morceaux de peau. Des reins parfois. Des poumons. Ils notaient ce que le corps supportait et jusqu'où. Et quand le corps ne supportait plus...

La peau noire Des histoires addictives. Découvrez maintenant