Le salon de coiffure se trouvait au coin d’une petite rue, entre une boulangerie et une boutique de gants. Par les immenses vitres, la lumière du soir glissait sur les miroirs et les fauteuils vides. Ndi Go’o poussa la porte, une clochette tinta.
Mano était là, accroupi près du comptoir, en train de ranger des peignes. Il leva la tête, surpris.
— Indigo ? Mon Dieu, tu es rentrée ?
Elle hocha simplement la tête. Le visage pâle, les yeux cernés de fatigue.
— J’ai trouvé ton mot, dit-elle doucement. Où est Juma ?
Mano resta un moment silencieux. Il reposa les peignes un à un, comme pour retarder le moment de répondre.
— Je ne sais pas, murmura-t-il enfin.
— Comment ça, tu ne sais pas ? Je l'avais laissée sous ta garde pourtant.
Il se passa la main sur le front.
— Je passe souvent, tu sais. Juste pour m’assurer qu’elle va bien… que tout est en ordre. On dinait parfois ensemble. Mais depuis deux jours, plus personne. La maison était vide. J’y suis retourné le lendemain, pareil. Alors je t’ai écrit. Plusieurs fois, même. Aucune réponse.
Ndi Go’o sentit son souffle se couper.
— Et mon frère ? Tu l’as vu ?
— Non. Pas depuis la dernière fois.
Un silence lourd s’abattit entre eux. Le bruit lointain des tramways emplissait la rue.
Ndi Go’o s’assit sur une chaise, sans même s’en rendre compte. Elle posa ses mains sur ses genoux, le regard perdu.
— Pourquoi tout s’enchaîne ainsi, Mano ? Pourquoi toujours moi ?
Il voulut parler, mais elle continua, d’une voix brisée.
— Mon père est mort à la guerre. Lonra… tu te souviens ? On m’a accusée de sa mort, alors que je n’avais rien fait. Puis Sandra… presque empoisonnée sous mes yeux. Et maintenant Juma… Et ma mère qui ne répond plus, plus rien, même pas un mot. Sa voix se serra. Les larmes montaient, brûlantes.
— Est-ce que toute ma vie ne sera faite que de ça ? Des pertes, des absences, des choses qu’on m’arrache sans que je comprenne pourquoi ?
Mano s’approcha lentement, sans un mot, et posa une main sur son épaule.
— Tu n’es pas seule, Indigo. Tu ne l’as jamais été.
Elle ferma les yeux. Un sanglot traversa sa gorge, retenu jusqu’à la douleur.
— Je n’en peux plus, Mano… Je n’en peux plus. Au fond... j'ai toujours été seule.
Il resta là, immobile, à côté d’elle. Dehors, Paris bruissait. Les lampes s’allumaient une à une sur les boulevards, tandis que dans le petit salon, tout semblait suspendu. La nuit s’installa lentement. Ndi Go’o releva la tête. Dans ses yeux rougis, une lueur obstinée brillait encore celle de ceux qui n’ont plus rien à perdre, mais pas encore renoncé à comprendre.
***
Le lendemain matin, un ciel pâle se levait sur Paris. Le vent charriait une odeur de pluie et de charbon. Ndi Go’o n’avait presque pas dormi. Elle était restée assise, les bras autour des genoux, à fixer la porte de la maison. Quand Mano arriva, un peu avant huit heures, elle l’attendait déjà sur le trottoir.
— On va aller signaler sa disparition, dit-elle d’une voix lasse.
— C’est ce que je pensais aussi.
VOUS LISEZ
La peau noire
Fiction HistoriqueDans le Paris des années 20, Ndi go'o Mukaté, une jeune femme d'origine camerounaise, rêve de révolutionner le monde de la mode. Avec son talent de couturière et sa vision unique de la mode, elle souhaite mêler l'élégance parisienne à ses racines af...
