Le silence dans la chambre n’était troublé que par le frémissement régulier des rideaux, caressés par l’air marin. Cela faisait trois jours que Sandra ne parlait plus, trois jours que Ndi Go’o la veillait, assise, parfois debout, parfois en larmes. Et ce matin-là, à l’aube naissante, un râle doux fendit le silence.
— Ndi... Go’o ?
La jeune fille sursauta, renversa presque la bassine d’eau posée près du lit.
— Sandra ! Oh bon sang, tu es réveillée ! Dit-elle, les yeux grands, la gorge serrée.
Sandra cligna lentement des paupières, la voix encore engluée par le sommeil et le poison.
— Qu’est-ce... qu’il s’est passé ?
Ndi Go’o lui prit la main, y déposa un baiser tremblant.
— Tu nous as fait peur. Tu as bu ce verre... au bal. Ils ont dit que... Qu'il y avait du poison dans ton estomac avait refusé de mourir. Mais que ton cœur s’était accroché.
Sandra murmura, en fixant le plafond :
— J’ai rêvé que je tombais... dans une mare de fleurs. Et que quelqu’un criait mon nom, très loin, comme à travers l’eau.
Elles restèrent silencieuses un moment. Sandra dormait presque aussitôt, le visage apaisé. Ndi Go’o resta là, éveillée, regardant le plafond, des larmes silencieuses sur ses joues.
Deux jours plus tard, les rires des couturières résonnèrent à nouveau dans les couloirs. Le repos forcé à Mimizan touchait à sa fin.
Coco Chanel, droite dans sa robe de lin, donna les consignes du départ. Sandra était suffisamment remise pour voyager plus tard avec un médecin. Ndi Go’o, elle, repartit avec les autres, le cœur en écharpe.
À la gare, un sifflement perça l’air humide du matin. Le convoi vibrait d’impatience. Ndi Go’o s’installa près de la fenêtre, le cœur serré, observant le sable blond disparaître derrière la brume. Mimizan s’effaçait peu à peu, avalée par la pinède.
Le voyage fut long. D’abord la lente traversée des Landes, avec ses troncs droits comme des soldats, puis les plaines grises où paissaient des vaches immobiles. Les secousses du train berçaient les conversations étouffées. En face d’elle, une femme lisait un journal froissé : on parlait encore du scandale du bal. Ndi Go’o détournait les yeux, préférant suivre du regard les fils électriques qui fuyaient vers l’horizon.
Dans les compartiments voisins, les rires des couturières montaient parfois, puis retombaient aussitôt, comme étouffés par la fatigue du retour. Vers Bordeaux, le vent s’était levé. Une odeur de charbon et de fer brûlé remplissait le wagon. Ndi Go’o pensa à sa mère, à Juma, à la chaleur tranquille de leur maison de la rue Mont Thabor.
Elle s’assoupit un moment. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le train approchait de la capitale. Les fumées d’usine s’élevaient déjà au loin, dessinant des colonnes grises sur le ciel du soir. Paris retrouvait son rythme.
À la gare d’Austerlitz, tout semblait familier : le tumulte, les cris des porteurs, les voitures à cheval qui s’entrechoquaient. Ndi Go’o descendit, la tête encore lourde du trajet. Coco la salua brièvement avant de monter dans un fiacre. Les autres filles se dispersèrent rapidement.
Elle prit le tramway jusqu’à la Madeleine. Les rues étaient pleines de monde, de journaux, d’odeurs de pain chaud et de fumée. Lorsqu’elle arriva enfin devant leur maison du 340 rue Mont Thabor, la nuit tombait. Mais tout était silencieux. La porte était entrouverte.
— Juma ? appela-t-elle.
Rien. Pas un bruit. L’odeur de soupe qu’elle espérait ne l’accueillit pas. À l’intérieur, le désordre d’un départ hâtif : une chaise renversée, une nappe froissée, les volets encore ouverts sur la lumière terne de l’après-midi. Elle fouilla chaque recoin. Une inquiétude rampante s’infiltrait dans son esprit. Sa sœur n’aurait jamais quitté les lieux sans laisser un mot. Et puis, sur les marches, un petit morceau de papier, roulé et maintenu par un brin de ficelle, attira son regard. Elle le déplia. C’était une écriture familière.
"Contacte-moi vite quand tu auras trouvé ce message."
C’était Mano. Toujours lui. Son écriture penchée, elle l'a reconnaîtrait entre mille. Elle relut la phrase plusieurs fois, comme si les mots allaient lui donner une adresse ou un indice supplémentaire. Elle n’attendit pas. Le salon de coiffure de Mano n’était qu’à quelques rues. Elle pressa le pas, fendant la foule du boulevard, le souffle court. Quelque chose avait changé. Et elle allait devoir comprendre quoi.
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La peau noire
Historical FictionDans le Paris des années 20, Ndi go'o Mukaté, une jeune femme d'origine camerounaise, rêve de révolutionner le monde de la mode. Avec son talent de couturière et sa vision unique de la mode, elle souhaite mêler l'élégance parisienne à ses racines af...
