Noire dans une peau de blanche

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« Bon... Pas où commencer ? Je n’ai jamais eu une vie facile. Je n’ai rien... Enfin, je le crois. Je suis un peu… Je ne sais pas...  Perdue ? J’aimerais rentrer chez moi, à Bagamoyo. Retrouver ma terre, ma maison. Mais je n’en ai pas les moyens. Et je ne suis pas sûre d'y être bien accueillie.

Je suis arrivée dans ce monde comme une esclave.

Mon père m’a appris à pêcher. Il m’a appris à chanter. Mais il m’a aussi appris que je n’étais qu’une marchandise.

Là d’où je viens, on n’avait rien. Je n’ai jamais été à l’école là bas, mais mes frères, eux, si. Moi, j’étais celle qu’on regardait avec effroi, celle dont on murmurait le nom avec dégoût. Partout où je passais, on me rappelait que j’étais maudite, que le feu de l’enfer m’avait brûlée. J’étais blanche dans une famille noire, dans une terre de Noirs. Je suis une Zeru zeru... Un fantôme... Je suis albinos.

Tu m’as dit que tu viens d’un pays en forme de triangle. Moi, je ne sais pas quelle forme a le mien, mais on l’appelle la Tanzanie. Là-bas, certains waganga disent que les cheveux, les os, les organes génitaux ou les pouces des Zeru zeru possèdent des pouvoirs. Séchés, broyés et jetés à la mer, ils feraient gonfler un filet de pêche, ou révéler la présence d’or dans un terrain.

Mon père voulait être riche. Aussi riche que son frère aîné. Alors, il a écouté les conseils d’un waganga

J’avais sept ans quand il est venu me chercher dans la chambre où je dormais, serrée entre mes quatorze frères et sœurs. Il m’a emmenée sur la côte, puis nous avons pris sa pirogue et gagné le large. Il faisait nuit noire. Seule une petite lampe nous éclairait. Je croyais qu’il m’avait réveillée pour aller pêcher… Comme le soleil tardait à se lever, je me disais qu’il finirait bien par apparaître. Oui, il allait bientôt apparaître.

Puis j’ai vu la lueur froide du couteau dans sa main.

Il était prêt à me trancher la gorge. Je le regardais, incapable de bouger, incapable même de crier. Je ne comprenais pas… Pourquoi ? Mais au fond, je savais déjà. Seulement, mon esprit refusait d’y croire.

La lame a effleuré ma peau. Mes yeux se sont embués de larmes. Puis il a hésité. Il n’a pas eu le courage de me tuer de ses propres mains. Alors, il a choisi une autre manière…

J’ai senti ses mains me pousser violemment. L’eau glacée m’a engloutie, et j’ai compris : il n’a pas voulu ensanglanter sa conscience, alors il m’a laissée mourir autrement.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais sur un autre bateau. Je ne savais pas si des heures ou des jours s’étaient écoulés.

Autour de moi, que des visages de blancs. Je ne parlais pas bien français à l’époque, mais j’ai compris une chose : ils croyaient que j’étais l’une des leurs. Que j’étais blanche. C’est pour ça qu’ils m’avaient sauvée. J'ai cru voir un miracle... Je pensais pas survivre, surtout que je ne connaissais pas vraiment nager sans prendre pied.

J’avais peur qu’ils me rejettent s’ils découvraient que j’étais noire. Alors, je mouillais mes cheveux crépus pour les rendre plus lisses et bouclés. J’imitais leurs manières, leur façon de parler, et feignais d’avoir perdu la mémoire. Ils m’ont appelée Luci.

Quelques jours plus tard, j’ai compris qu’il s’agissait du yacht d’une famille européenne très aisée en vacances en Afrique. L’homme qui m’avait repêchée était leur majordome. Le couple propriétaire du bateau a décidé de m’adopter.

La peau noire Des histoires addictives. Découvrez maintenant