Langues de soie

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Coco Chanel n’avait pas besoin d’élever la voix pour imposer sa présence. Son allure seule suffisait. Son port altier, la précision de ses gestes et cette façon de se mouvoir avec une élégance naturelle forçaient l’attention. Rien dans son attitude n’était laissé au hasard : son tailleur impeccablement ajusté, son parfum discret mais reconnaissable entre mille, et cette légère inclinaison du menton qui lui conférait une autorité incontestable.

Dès qu’elle franchit le seuil de l’atelier, les conversations s’éteignirent presque sans crier gare. Les couturières sentirent instinctivement le besoin de redresser le dos, de ranger les tissus épars de leurs robes. Car si Coco Chanel ne criait jamais, son regard parlait pour elle. Et aujourd’hui, il était chargé d’une intention particulière.

S'assurant que toutes les couturières étaient attentives, elle déclara d’un ton mesuré :

— Mesdames, j’ai une annonce à faire.

Un frisson parcourut l’assemblée. Les annonces de Coco Chanel n’étaient jamais anodines. Elle laissa planer un court silence avant de poser son regard sur Ndi Go’o.

— Joséphine Baker a vu les croquis de la dernière collection pour sa tournée. Elle en a choisi plusieurs… les tiens, Ndi Go’o.

Un instant, le silence fut absolu. Puis quelques exclamations fusèrent, vite étouffées par la tension ambiante. Ndi Go’o resta figée, assimilant la nouvelle.

— Elle voulait même te rencontrer, poursuivit Coco.

Un murmure parcourut la pièce. Marie Cléret, les bras croisés, haussa un sourcil avant de lâcher d’une voix faussement innocente :

— Oh… Mais ça n’a pas pu se faire, n’est-ce pas ?

Coco Chanel inspira légèrement avant de conclure, implacable :

— Non. Parce qu’à ce moment-là, Ndi Go’o était... empêchée n'est ce pas Marie. Merci d'avoir éclairé nos lanternes.

Le silence qui suivit fut plus pesant que jamais. Marie Cléret n'osa plus rien rajouter. Le message était clair. Il ne fallait pas contrarier la patronne.

Les bras croisés et le sourire à peine voilé, Marie en profita pour souffler d’un ton doucereux :

— Quel dommage… Une occasion si rare… envolée.

— Espérons qu’il y en aura d’autres, renchérit une autre voix, faussement compatissante.

Les mots sifflaient, déguisés mais acérés. Dans les regards échangés se rejouaient des querelles enfouies, des rancœurs jamais vraiment dissipées. Ces rancœurs dont on ne sait jamais vraiment d'où elles remontent, mais qui suintent dans les gestes les plus anodins. Ndi Go’o, pourtant, ne parla pas.

Dos droit.
Menton levé.

Elle refusait d’offrir à ses détractrices la satisfaction d’une réaction.

Sandra, elle, n’avait jamais su masquer ses émotions. Franche et spontanée, elle s’enthousiasma sans faire attention à la tension palpable :

— Indigo, c’est incroyable ! Joséphine Baker, rien que ça ! Mais… elle t’a découverte comment ?

Un silence gêné s’installa. Quelques rires étouffés fusèrent. Marie Cléret jeta un regard entendu à ses complices avant de répondre, faussement innocente :

— Oh, voyons, Sandra… Tout Paris sait ce qui s’est passé.

Sandra cligna des yeux, perplexe.

— Ce qui s’est passé ?

Elle balaya la salle du regard, et devant les sourires en coin, l’attitude fuyante de Ndi Go’o, elle comprit.

Elle prit une inspiration, puis, contre toute attente, lança d’une voix claire :

— Mademoiselle, puis-je vous poser une question ? Ou plutôt vous faire une remarque ?

Marie Cléret lui jeta un regard narquois, prête à l’écraser d’une réplique cinglante.

— Vous avez beaucoup de haine en vous. Pourquoi ? Vous semblez très bien informée, mademoiselle. Peut-être devriez-vous en parler directement avec  Indigo, au lieu de vous cacher derrière des sous-entendus ?

Un souffle passa sur l’assemblée. Ndi Go’o haussa un sourcil, surprise. Elle savait que Sandra avait du cran, mais jamais elle ne l’avait vue défier quelqu’un aussi ouvertement. Une audace pareille lui était rare.

Marie tressaillit, un éclat mauvais dans le regard.

Observant la scène en silence jusqu’alors, Madame Devrière tapota nerveusement son carnet du bout des doigts avant d’intervenir, d’un ton sec :

— Assez, jeune fille ! Vous êtes l’invitée de mademoiselle Indigo, je présume ? Votre place ici n’est pas de jouer les justicières...

Sandra se tourna doucement vers elle, la fixa de ses yeux verts perçants. Madame Devrière marqua une pause, comme déstabilisée.

— Je sais, madame, que je ne suis pas la mieux placée pour parler. Mais parfois, lorsqu’une situation est injuste, quelqu’un doit agir pour que cela cesse.

Un frisson glacé parcourut l’échine de Madame Devrière. Ces mots… Elle les avait prononcés, elle aussi, jadis. Certes, pas exactement dans les mêmes termes, mais leur sens était identique.

Elle se revit, des années plus tôt, affrontant son propre père pour le défendre... Lui...

Elle secoua la tête et réajusta ses lunettes.. il ne fallait pas raviver ces vieux souvenirs...

D’un ton plus mesuré, elle demanda :

— Qui t’a appris à parler ainsi, jeune fille ?

Sandra sembla réfléchir un instant avant de répondre, simplement :

— Personne. J’ai appris toute seule.

Madame Devrière resta figée, troublée.
Elle ne savait pas pourquoi… mais cette enfant l’intriguait. Il y avait, dans son regard, quelque chose de familier. Une étincelle qu’elle avait perdue depuis longtemps.

Un léger raclement de gorge brisa ce petit moment de silence. Coco Chanel, impassible jusqu’ici, observa la scène avec un intérêt discret avant de conclure d’une voix égale :

— Bien. Puisque nous avons perdu assez de temps. Vous devez être très fatiguées après ces longues heures de route. Prenez la soirée pour vous reposer... Nous nous retrouverons demain pour le déjeuner.

Sans un regard de plus, elle tourna les talons suivie par Madame Devrière et le commis qui attendait à l'extérieur. Il referma les portes du salon et peu à peu, ce dernier retrouva une ambiance de bar.

Mais le malaise, lui, flottait toujours dans l’air.

Ce qui aurait dû être un "triomphe" pour Ndi Go’o lui avait laissé un goût amer.

La peau noire Des histoires addictives. Découvrez maintenant