Ils rentrèrent à pied.
Pas par choix. Juste parce qu'aucun des deux n'avait pensé à héler un fiacre en sortant de cette maison, et que marcher donnait quelque chose à faire aux jambes pendant que le reste ne savait pas quoi faire d'eux-mêmes.
Ndi Go'o tenait le bocal contre sa poitrine, enveloppé dans son châle. Kebi marchait à côté d'elle, la lèvre gonflée, la chemise tachée de sang séché. Il n'avait pas dit un mot depuis l'allée de marronniers.
Les rues se succédaient. Des gens les croisaient sans les voir. Une femme avec un cabas, deux gamins qui couraient, un homme qui lisait son journal appuyé contre un lampadaire. Paris comme toujours, indifférent et bruyant et vivant d'une façon qui faisait mal ce soir-là.
Ce fut Kebi qui parla le premier.
- Je vais m'engager.
Ndi Go'o continua de marcher deux ou trois pas avant de s'arrêter.
- Quoi ?
- Dans l'armée. L'armée coloniale. Ils recrutent en ce moment.
Elle se retourna vers lui.
- Tu plaisantes.
- Non.
- Kebi.
- J'ai déjà demandé des renseignements. Ça paye bien. On est nourri, logé. Et c'est loin d'ici.
- C'est loin d'ici, répéta-t-elle lentement. C'est ça l'argument ?
- C'est pas un argument. C'est la réalité.
Elle le regarda. Sa lèvre fendue, ses yeux qui ne cillaient pas, cette façon qu'il avait de tenir ses épaules quand il avait décidé quelque chose et qu'il ne voulait pas qu'on le voie changer d'avis.
- Papa est mort en faisant leur guerre, dit-elle.
- Je sais.
- Nyango a passé sa vie à te supplier de ne jamais faire ça. Tu t'en souviens ?
- Nyango est dans un bocal, Ndi.
La phrase tomba entre eux comme quelque chose qu'on ne peut pas ramasser.
Ndi Go'o détourna les yeux. Une voiture passa dans un bruit de moteur. Elle attendit que le silence revienne.
- Et Marseille ? demanda-t-elle. Ton travail là-bas ?
- C'est de la sculpture sur ivoire pour des riches qui mettent mes pièces sur leurs cheminées et qui ne savent même pas mon nom. Ça paye à peine le loyer.
- Alors tu vas aller mourir en Afrique ou en Indochine pour des gens qui ne sauront pas ton nom non plus.
- Au moins je mourrai avec de l'argent dans la poche.
- Kebi !
- Quoi ? cria-t-il. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, Ndi ? Juma est morte. Nyango est morte. On n'a plus rien. Toi tu as Chanel, tu as tes robes, tu as ton Paris. Moi j'ai quoi ?
Elle ouvrit la bouche.
- Ne me dis pas que je t'ai toi, ajouta-t-il. Ne me dis pas ça.
Elle referma la bouche.
Ils se regardèrent dans la rue, le bocal entre eux, la nuit qui commençait à tomber sur les façades.
- Toi tu vas dessiner des robes, dit-il plus doucement. Moi je n'ai pas ce luxe là.
Ndi Go'o ne répondit pas. Parce qu'il n'avait pas tort et qu'ils le savaient tous les deux et que c'était la chose la plus difficile dans tout ça. Pas qu'il parte. Pas même qu'il risque de mourir. Mais qu'elle ne puisse pas lui donner tort.
- Quand ? demanda-t-elle enfin.
- Dans trois semaines.
- Trois semaines.
- Oui.
Elle hocha la tête lentement, les yeux sur le sol.
- D'accord.
- D'accord ?
- Je ne peux pas t'en empêcher. Tu le sais. Je le sais.
Kebi la regarda un moment. Quelque chose dans son visage se défit légèrement, comme si la dispute avait tenu quelque chose en place et que maintenant que c'était fini il ne savait plus très bien comment se tenir.
- Ndi...
- On rentre, dit-elle simplement.
Elle reprit sa marche. Il la suivit. Ils ne parlèrent plus jusqu'à la rue Mont Thabor, et quand ils arrivèrent devant la maison Ndi Go'o posa le bocal sur la table de la cuisine avec une délicatesse extrême, comme si elle pouvait encore faire mal à quelqu'un dedans.
Elle resta debout devant la table un long moment.
Puis elle alla dans sa chambre, s'assit sur le bord du lit, et pleura. Pas pour Juma. Pas pour sa mère. Pour rien de précis et pour tout en même temps, ce genre de larmes qui ne cherchent pas de raison parce qu'il y en a trop.
Dans la pièce d'à côté, elle entendit Kebi s'allonger sur le canapé.
Aucun des deux ne dormit vraiment cette nuit-là.
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La peau noire
Ficción históricaDans le Paris des années 20, Ndi go'o Mukaté, une jeune femme d'origine camerounaise, rêve de révolutionner le monde de la mode. Avec son talent de couturière et sa vision unique de la mode, elle souhaite mêler l'élégance parisienne à ses racines af...
