Chapitre 44

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Une forte odeur d'essence me chatouilla les narines et suffit à me sortir de l'inconscience.
J'ouvrais les yeux et clignais plusieurs fois des paupières pour m'habituer à la pénombre qui régnait autour de moi. La seule source de lumière qui me parvenait était celle des lampadaires à quelques mètres de là où je me trouvais.
J'étais allongée à même le sol, la joue collée au béton froid et j'étais frigorifiée.
Mes yeux finirent par s'adapter à l'obscurité et je compris que je me trouvais dans une sorte d'entrepôt désaffecté.
Un courant d'air s'infiltra par la porte grande ouverte qui donnait sur l'extérieur et je pus sentir nettement les relents de la mer, non loin. J'ignorais totalement où j'étais, mais il était certain que personne ne me retrouverait de sitôt.
Je voulus me tourner pour me redresser mais la douleur dans mon épaule déboitée se réveilla et je me laissais retomber lourdement contre le bitume en gémissant de douleur.
Je me rappelais soudain les évènements qui s'étaient enchaînés avant que je ne me retrouve dans cet hangar abandonné. Eden, Christian et Judy étaient tombé dans une embuscade que Peter avait planifié à la perfection avec l'aide de Jasmine, mon agresseur de la librairie, et de quelques Waldrens qu'il avait dégoté dans le clan de Pénélope. Il avait manigancé tout un plan, depuis le début, pour arriver à ses fins : me
tuer afin de se venger de son frère et le faire souffrir.
J'ignorais depuis combien de temps je me trouvais allongée là. Une heure ? Deux heures ? J'étais bien incapable de le dire. Ce que je savais, c'était que j'allais mourir.
Peter était parvenu à ses fins et même si je ne savais pas où il se trouvait en cet instant, il était certain qu'il guettait mon réveil pour pouvoir en finir avec moi et m'arracher le coeur afin de gagner un nouveau pouvoir lors du rituel de la lune rouge.
J'aurais voulu faire semblant d'être évanouie encore un peu, histoire de retarder ma mort autant que possible, mais je savais que cela ne servirait à rien. J'avais perdu l'espoir qu'Eden réussisse à me retrouver et à me sauver.
Jasmine avait pu voler un peu de baume de Christian pour que Peter puisse mettre à exécution son plan machiavélique et il s'en était servi sur lui, mais aussi sur moi, pour empêcher qu'Eden ne me retrouve.
C'était fini.
Je sentis les larmes me monter aux yeux. Je n'étais pas triste de mourir. Bien sûr, je ne disais pas que je n'aurais pas voulu vivre encore un peu, après tout, je n'avais que dix-huit ans. C'était jeune. D'autant que ma vie venait à peine de commencer. Ma rencontre avec Eden avait tout chamboulé en moi. En l'espace de quelques mois,
seulement, j'avais appris des choses que jamais je n'aurais cru capable d'exister.
En cet instant, alors que je me préparais mentalement à accepter ma mort, je ne pouvais m'empêcher de refaire le fil de ce que j'avais vécu depuis que j'avais décidé de venir m'installer chez mon oncle.
Jamais je n'avais imaginé vivre des choses aussi fortes en déménageant à Anmore Cove. Pourtant, même si Eden avait décelé dès le début que j'avais choisi de partir pour vivre ma vie et faire mes propres expériences, personne n'aurait pu deviner que j'allais faire la rencontre de créatures surnaturelles, vivant depuis le début de
l'humanité, et représentant la part sombre de chaque individu.
Je n'avais pas prémédité qu'en acceptant de faire un stage dans la librairie d'Anmore Cove, j'acceptais de travailler pour le tout premier Waldren qui avait été directement touché par cette malédiction. Je n'avais pas prévu non plus que mon amitié avec ces créatures allait me mener dans un entrepôt perdu, à moitié morte,
prête à me faire arracher le coeur par un Waldren chasseur de coeur.
Peut-être que si j'avais su tout cela, j'aurais choisi de rester avec ma mère, à Olympia. Cela aurait été la décision la plus sage, la plus raisonnable et la plus sensée. J'aurais trouvé un stage dans l'une des librairies d'Olympia et je serais restée auprès
de ma mère, dans notre maison qui malgré les souffrances qu'elle abritait, m'avait toujours apporté une certaine sécurité, un certain point d'ancrage à quoi me raccrocher. J'y avais eu mes habitudes et cela m'avait suffi pendant longtemps, cela aurait très bien pu me suffire pour quelques années de plus. Mais c'était sans oublier Eden.
Eden.
Je fermais les yeux et forçais mon cerveau à oublier la douleur de mon corps pour me concentrer sur les traits de cet homme extraordinaire dont je n'arrivais plus à me passer.
Si j'étais restée avec ma mère, jamais je n'aurais rencontré Eden. Jamais je n'aurais appris à le connaître. Jamais je n'aurais ressenti, pour la première fois de ma vie, ce que c'était de tomber amoureuse de quelqu'un.
Il était mon tout premier amour. Et il serait le dernier.
Alors, même si en ce moment, j'étais aux portes de la mort, il était impossible pour moi de regretter quoique ce soit de tout ce qui m'était arrivée. J'avais passé de beaux moments aux côtés d'Eden, même si cela avait été de courte durée et qu'ils nous en restaient encore pleins à vivre.
Je souris contre le béton froid, malgré ma joue enflée qui me faisait mal. Si c'était à refaire, je ne changerais absolument rien et je referais exactement pareil. Je remerciais Eden intérieurement de m'avoir permis de vivre cette histoire d'amour hors du commun avec lui.
La silhouette de Peter apparue, à quelques mètres de moi, mettant fin à mes dernières pensées pour l'homme que j'aimais. Il s'avança lentement de mon corps inerte, probablement pour m'instiller la peur de ce qu'il allait me faire subir. Mais je
souriais toujours.
Je n'avais pas peur.
Il pouvait bien me tuer sur le champs, j'emportais avec moi des souvenirs merveilleux.
Il s'arrêta juste devant moi et s'accroupit pour que je puisse voir son visage.
— J'espère que tu t'es bien reposée. La nuit ne fait que commencer, murmura-t-il avant de se redresser et de me flanquer un coup de pied dans les côtes.
Je roulais un peu plus loin sur le sol et me recroquevillais, le souffle coupé par le choc, tentant désespérément de retrouver ma respiration, malgré la brûlure dans mes poumons et dans mon ventre.
Je toussais avec force et gémissais de douleur, tandis que le rire de mon agresseur résonnait dans mon dos.
— Tu ne fais aucun effort pour me rendre la chose agréable, tu es au courant ?
Je bougeais légèrement, accentuant la douleur dans mon épaule et étouffais un cri.
Il me poussa avec son pied et je me retrouvais sur le dos, grimaçant et les larmes aux yeux. J'aurais voulu qu'il en finisse de suite plutôt que de me torturer de la sorte. Mais je savais que c'était exactement ce qu'il voulait. Il désirait que j'en vienne à le supplier de m'achever pour avoir le plaisir de me faire encore plus de mal.
Il s'apprêtait à me saisir, mais stoppa son geste en se tournant vers la porte de l'entrepôt. Je profitais de ce moment pour reprendre mon souffle.
Peter afficha alors un sourire énigmatique avant de se tourner vers moi.
— Je sens que ça va devenir beaucoup plus amusant que ce que j'espérais.
Il abattit alors son pied sur mon bras déjà déboité et je perçus nettement le craquement de mes os. La douleur fut telle qu'elle m'arracha un hurlement strident qui résonna dans tout l'entrepôt.
Je me tournais doucement en tenant mon bras, que je ne pouvais plus du tout bouger à présent, et extériorisais ma douleur par des cris perçants mêlés à des sanglots.
— Il y a quelqu'un ? entendis-je alors une voix que je ne connaissais que trop bien venant de l'entrée du hangar.
Je me figeais instantanément. Soudain, je ne fis plus cas de la souffrance physique que je ressentais. J'étais seulement concentrée sur la voix que je venais d'entendre, me demandant si j'étais en train d'halluciner ou si c'était bien réel.
Malgré ma difficulté à me mouvoir, je parvins à me redresser, la boule au ventre et le coeur battant à tout rompre.
Que faisait mon oncle ici ?
Un faisceau de lumière inonda un instant l'intérieur de l'entrepôt et je plissais légèrement les yeux. Je me rendis compte qu'il était impossible à Neil de me voir puisque je me trouvais derrière un énorme baril d'essence, si j'en jugeais par l'odeur.
— Il y a quelqu'un ? répéta mon oncle d'une voix plus forte.
Aussitôt, la peur que j'avais tenté de dissimuler déferla en moi comme un volcan en éruption. Je comprenais à présent ce qu'avait voulu dire Peter avant de me broyer le bras. Il avait flairé mon oncle bien avant moi et avait fait exprès de l'attirer ici.
Probablement pour le tuer, lui aussi.
Je me mis alors à ramper sur le sol, serrant les dents pour ignorer la souffrance qui me tordait le ventre et menaçait de me faire vomir.
Je m'arrêtais, à bout de souffle, alors que je n'avais avancé que de quelques mètres. Mais cela me suffisait pour apercevoir mon oncle dans l'encadrement de la porte de l'entrepôt.
Il hésitait visiblement à entrer, ne sachant si les cris qu'il avait entendu, parce qu'il avait dû m'entendre, c'était évident, étaient réels ou le fruit de son imagination.
Pourtant, ce n'était pas le moment d'hésiter. Il courait un grave danger en restant ici. Peter n'allait pas tarder à l'attaquer, j'en étais persuadée. Je devais éloigner mon oncle du danger imminent qui l'attendait.
Je sentis l'adrénaline couler dans mes veines, me permettant de rassembler les maigres forces qui me restaient pour le convaincre de partir.
— Neil, sauve toi ! parvins-je à crier.
Je vis mon oncle sursauter légèrement.
— Wendy ?
Sa voix était teintée de surprise et d'inquiétude. Il ne s'attendait probablement pas à me trouver là, ce qui était normal.
Je le vis balayer l'intérieur du hangar de sa lampe torche pour me trouver.
— Ne t'approche pas ! criais-je de nouveau, la voix cassée. Sauve-toi, Neil, vite !
Je me raidis soudain, voyant une deuxième silhouette apparaitre juste derrière mon oncle. Evidemment, ce dernier n'avait rien entendu et ne semblait pas prendre conscience du danger qui se tenait dans son dos.
Je sentis automatiquement une sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale. Mes yeux s'agrandirent d'effroi devant l'inéluctable. Me ressaisissant, je tentais de ramper de nouveau sur le bitume.
— Non, non... S'il te plaît, sanglotais-je à l'intention de Peter pour qu'il épargne la vie de mon oncle.
Mais Peter ignora mes supplications. Je le vis saisir Neil par derrière et mon corps se glaça d'horreur.
— NON !!
Mon cri de détresse, que j'avais hurlé à pleins poumons, résonna dans l'entrepôt.
Mais c'était trop tard.
Le visage figé d'horreur, je vis mon oncle disparaitre de l'autre côté de la barrière extérieure qui séparait du vide. Peter avait jeté Neil dans l'océan glacé, le laissant s'écraser contre les rochers.
Un bruit étrange parvint à mes oreilles. C'était un mélange de sanglots et de hurlements de désespoir qui semblait ne pas finir. Je compris, au bout de quelques minutes, que cette lamentation bruyante venait de moi.
J'étais toujours à terre, mon bras valide tendu devant moi sur le sol, en signe d'impuissance. Les sanglots qui me montaient à la gorge, étaient tellement puissants, qu'ils secouaient mon corps tout entier.
Mon oncle venait de mourir, sous mes yeux, et j'avais été incapable de le sauver.
Cette phrase tournait en boucle dans ma tête, accentuant la tristesse qui me soulevait les entrailles. J'avais la sensation que mon coeur venait de se déchirer en deux dans ma poitrine et je me retrouvais à espérer que l'on me l'arrache pour ne plus ressentir cette douleur insupportable.
Peter réapparut justement en face de moi, mais je ne relevais pas les yeux vers lui.
En imaginant son petit sourire satisfait, je sentis une profonde colère m'envahir. Je désirais plus que tout le tuer de mes propres mains. Je voulais le faire souffrir, lui arracher les organes un par un et les piétiner sauvagement, sans scrupules. Tout
comme il n'en avait pas eu en tuant mon oncle.
Mes sanglots redoublèrent quand je revis le visage tendre de Neil. Il avait été le père que je n'avais jamais eu durant toutes ces années. Et aujourd'hui, je l'avais perdu définitivement.
Je sentis une main me caresser le crâne tandis que je pleurais toujours toutes les larmes de mon corps. Je pris alors conscience que c'était Peter qui était en train de me toucher et je me reculais violemment le plus loin possible de lui.
— Ne me touche pas ! criais-je, le visage baigné de larmes.
Peter ne bougea pas, me regardant simplement avec une légère impatience, mais je m'en fichais complètement. La haine qui brûlait au fond de moi avait besoin d'être crachée.
— Je t'interdis de me toucher, espèce de monstre !
Peter soupira doucement tout en souriant, ranimant encore plus ma colère.
— Si ça peut te consoler, tu ne vas pas tarder à le rejoindre, dit-il d'un air amusé qui me donna la nausée.
Toute peur s'était envolée et je soutins son regard comme si j'avais la possibilité de le foudroyer sur place. Ce que j'aurais bien voulu.
— Alors, qu'est-ce que tu attends pour en finir avec moi ? lâchais-je avec hargne. Finissons-en.
Peter se mit à rire.
— La douce brebis se transformerait-elle en tigresse ? plaisanta-t-il.
Je continuais de lui lancer un regard mauvais, le corps tremblant de colère. Il se redressa et m'attrapa par les cheveux pour que je fasse de même. Je crus un instant que mes jambes allaient lâcher, mais Peter me tenait tellement fermement que c'était impossible. D'ailleurs, je sentis la plaie de mon cuir chevelu se raviver.
— Figure toi que j'avais l'intention de te faire passer un bon moment avant de te tuer, si tu vois ce que je veux dire..., susurra-t-il à mon oreille, déclenchant dans mon corps un long frisson de dégoût. Mais tu es beaucoup trop mal en point et je déteste gâcher ce genre de plaisir. Quel dommage ! L'idée de devancer Eden sur ce coup
m'avait profondément séduite. Sans compter que ça l'aurait brisé encore plus. Tu ne crois pas ?
Malgré la douleur de mon crâne, et l'horreur de ses paroles, je lâchais un petit rire cinglant.
— La seule chose qui me séduit, c'est de me dire que dans quelques heures, je serais débarrassée de ta présence qui me donne sérieusement envie de vomir.
Peter me regarda, surpris par mes propos, avant d'éclater de rire.
— J'aime beaucoup cette nouvelle Wendy ! Elle est bien plus amusante que celle qui est avec Eden. Enfin, qui était avec Eden. Est-ce que je ne t'aurais pas influencé, moi aussi ?
— Aucun risque, assurais-je, malgré les larmes de douleur qui me brouillaient la vue. Le dégoût et la haine que je ressens pour toi sont là depuis un moment. Dès que je pense à toi, j'ai des hauts-le-coeur.
Peter eut un petit sourire.
— Je suis flatté de constater que tu penses à moi, ma belle.
Il me propulsa contre le mur derrière moi et je m'écrasais à terre. Je portais une main à mon crâne et sentis de suite le liquide poisseux qui imbibait mes cheveux. Ramenant ma main devant moi, je ne fus pas étonnée d'y voir la couleur du sang.
— Souhaites-tu que je passe un message à ton cher et tendre ? demanda-t-il en s'approchant de moi.
— Va au diable ! lui crachais-je au visage.
Il m'empoigna le menton avec force et m'obligea à le regarder, son visage à quelques centimètres du mien. J'étais toujours portée par la colère qui bouillait au fond de moi.
— Ça, ma chérie, c'est déjà fait, pour les personnes de mon espèce, me souffla-t-il,
avant d'écraser ses lèvres contre les miennes.
Je tentais de me dégager de sa poigne, mais non seulement je n'avais plus de forces dans l'état où j'étais, mais en plus il était impossible de lutter contre un Waldren. Alors, plutôt que de me fatiguer à essayer de le repousser, je gardais les lèvres fermement scellées, l'obligeant à s'arrêter de lui-même.
— Tu n'y mets vraiment pas du tien.
Il me gifla sur la joue qu'il avait déjà maltraitée et la douleur se réveilla soudainement. Le sang se remit à couler sur la plaie qu'il avait faite avec ses ongles, quelques heures auparavant et je crus que j'allais tomber dans les pommes tellement la douleur irradiait tout le côté gauche de mon visage.
— Bon, allez, finissons-en. Je commence à me lasser de toi.
Il se redressa prestement et attendit que j'en fasse autant. Mais je ne bougeais pas, encore sonnée par la gifle qu'il venait de me mettre.
— Dépêche-toi, je n'ai pas envie de gâcher mon éternité avec toi.
Je lui jetais un regard noir avant de me maintenir au mur pour essayer de me relever. Je perdis l'équilibre à plusieurs reprises, retombant lourdement sur mon séant et recommençais l'exercice, me maintenant de mon bras valide au mur pour éviter de tomber. Peter ne cessait de soupirer pendant tout ce temps.
— Que tu es longue, ma fille.
— La faute à qui, marmottais-je entre mes dents serrées, me concentrant pour ne pas m'affaler pour la troisième fois à ses pieds.
— Je suis sûr que c'est ta répartie qui a plu à Eden ! dit-il en riant.
Il émit un petit claquement de langue.
— Que c'est dommage que les choses finissent comme ça ! Lui qui a toujours eu du mal à s'attacher aux autres depuis qu'il a condamné sa mère à la folie.
Il poussa un soupir théâtral. Mon sang ne fit qu'un tour dans mes veines.
— C'est en effet dommage qu'Eden ait un frère qui veuille à tout prix lui faire payer le fait qu'il soit devenu un Waldren et pas lui. Tout ça parce que son père, un Waldren cruel, a élevé son premier né à son image, balançais-je d'un ton acerbe.
Je vis du coin de l'oeil le visage de Peter se décomposer lentement.
— Je n'ose imaginer la déception que ton père aurait ressenti en voyant que malgré tout ses efforts, ce n'est pas toi qui a hérité du gène...
J'eus à peine le temps de terminer ma phrase que Peter se jeta sur moi et me colla avec violence au mur, son bras m'obstruant la gorge. Il était tellement près de moi que ses cheveux me chatouillaient le visage.
— Je te conseille de te taire, ma jolie, chuchota-t-il, encore plus menaçant que d'habitude.
Mais il ignorait que je n'avais plus rien à perdre, à présent. J'allais mourir de toute façon, alors autant dire ce que je pensais réellement de lui.
— Pourquoi ? articulais-je faiblement, cherchant à le provoquer. Parce que tu sais... que j'ai raison ?
— Parce que tu ne sais pas de quoi tu parles, me souffla-t-il en appuyant un peu plus son bras.
Je réussis à émettre un petit rire étouffé.
— Je crois... au contraire... que tu sais... que j'ai raison.
Il siffla entre ses dents pour me dissuader de continuer mais je l'ignorais.
— Tu sais... pertinemment... qu'en vérité... tu aurais préféré... être élevé... par Elena.
Je vis ses yeux s'ouvrirent légèrement et je compris que j'avais fait mouche.
— Eden... n'a manqué de rien, poursuivis-je. Comparé... à toi. Qu'est-ce que... tu avais... toi... à part un père... qui te faisait voir... des horreurs... pour t'inciter... à les répéter.
Le visage de Peter n'était plus le masque menaçant et cruel qu'il revêtait en permanence. En cet instant, il me faisait penser à un petit garçon. Un petit garçon vulnérable qui avait manqué d'amour toute sa vie.
Même si je manquais cruellement de souffle et que j'avais toutes les peines du monde à parler à cause de son bras qui me comprimait la trachée, je poursuivis sur ma lancée.
— Les choses... auraient été différentes... si tu avais reçu... l'amour de ta mère. Au lieu de ça... par jalousie... et vengeance... tu as décidé... de t'en prendre à elle. Et maintenant..., à cause de toi, ... elle a sombré... dans la folie... et ne se souvient plus... d'Eden. C'est ce que... tu voulais...
Son regard redevint sombre et il me frappa contre le mur, ma tête heurtant violemment la paroi.
— Eden a toujours voulu prouver qu'il était le meilleur de nous deux. Ce qui est arrivé est entièrement de sa faute, dit-il en s'efforçant de rester calme.
Il avait toujours son bras en travers de ma gorge, mais il serrait moins que tout à l'heure ce qui me permettait de riposter.
— Eden n'a pas besoin de prouver qu'il est meilleur que toi.
— Tais-toi ! cria-t-il en me frappant de nouveau contre le mur.
Je crus voir des étoiles danser devant mes yeux, alors que des petits morceaux de plâtre me tombaient dessus. Je parvins, cependant, à rester consciente.
— Eden est et sera toujours l'homme que tu ne seras jamais. Il est meilleur que toi parce qu'il sait qui il est au plus profond de lui. Oui, il se dégoûte d'être un Waldren comme son père, qu'il a toujours détesté. Mais c'est cette partie qu'il hait. Pas ce qu'il est en tant qu'humain.
Les yeux de Peter me dévisageaient comme si j'étais son pire cauchemar.
— Je t'ai dit de te taire !
Il me repoussa pour la troisième fois contre le mur qui s'effritait de plus en plus.
— Toi, tu te dégoûtes depuis toujours ! dis-je en élevant la voix pour ne pas m'effondrer. Tu détestes ce que tu es, et pas seulement ton côté Waldren. Tu te détestes tellement que tu te complais dans ton mensonge en te répétant que tu es ce que ton père aurait voulu, parce que c'était le seul qui s'intéressait à toi. Toute cette
haine, cette jalousie, cette vengeance que tu manifestes contre Eden, ce sont des prétextes. Parce que tu sais que sans ça, tu n'aurais personne, tu serais seul pour l'éternité parce que tu n'as pas appris à être autre chose qu'un monstre !
— Ferme-la !!
Un nouvel assaut m'enfonça plus profondément encore dans les briques du mur. La douleur se répandit dans tout mon corps. Je ne sentais plus mon dos et j'étais persuadée que ma colonne vertébrale était véritablement écrasée.
— Sois honnête au moins une fois dans ta vie, Peter, dis-je en tâchant de maitriser ma voix.
Sa main se referma autour de mon cou.
— Parle encore une fois et je t'arrache la langue, c'est clair ?
Vu l'état dans lequel je l'avais mis, je le croyais volontiers capable d'une telle chose. Pourtant, je n'avais pas terminé. Il me manquait une carte à jouer. Une seule carte que je devais abattre avant ma défaite. Je ne pouvais pas vaincre Peter par la force, c'était évident. Mais je ne comptais pas le laisser gagner aussi facilement. Et psychologiquement, j'avais peut-être trouvé le moyen de le faire souffrir.
De la même manière qu'il m'avait fait souffrir en tuant mon oncle sous mes yeux.
De la même manière qu'il avait fait souffrir Eden en s'en prenant à leur mère et qu'il comptait le faire souffrir encore une fois en me tuant.
Sa main comprima davantage ma gorge et je sentis ma fin arriver. Je n'avais plus beaucoup de temps.
Le visage en sang et les os de mon corps presque tous brisés, je parvins à esquisser un sourire qui désarma pendant quelques secondes Peter.
— Un coeur... est plus tranquille... quand il est délivré... de la vérité, soufflais-je.
J'eus tout juste le temps de voir le masque de Peter s'effriter sous mes yeux, avant de sombrer définitivement.

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