La petite fille tient son sac serré contre son cœur. Samoth semble encore sous le choc de l'attaque. Je pose la tête de l'ange évanoui sur le sol et je m'approche d'elle. Elle fait un pas en arrière. Je m'accroupis à quelques mètres d'elle.
"Ne t'inquiète pas, tu n'as rien à craindre. Je suis là et je ne laisserai personne te faire de mal."
Elle n'a pas l'air de m'écouter. Elle jette des regards apeurés autour d'elle, surtout vers Samoth et l'ange inconscient toujours allongé sur le sol. Je lui souris.
"Ce sont des amis. L'ange s'est fait mal à l'aile et on va le soigner. Ensuite, on partira tous d'ici, qu'en dis-tu?"
Elle ne répond toujours pas, mais au moins elle me regarde dans les yeux maintenant.
"Tiens, tu dois avoir faim non? Je n'ai pas grand-chose à manger, mais je devrais avoir un petit quelque chose pour toi."
Je fouille un instant dans mon sac et j'en sors une noisette que je lui tends. Elle continue à me fixer pendant quelques secondes puis, à petits pas timides, elle s'approche, tend la main, attrape la noisette et l'avale goulûment. Je l'encourage d'un sourire.
"C'est bien, je m'appelle Neïss, lui, c'est Samoth, tu peux l'appeler Sam si tu veux. Et toi comment t'appelles-tu ?
-Inu...Inu'lya.
-Inu'lya ? C'est très joli comme nom. Ça te dérange si je t'appelle Inu ?"
Elle hoche négativement la tête.
"Super ! Eh bien Inu, le temps que je m'occupe de notre ami l'ange et on partira d'ici tous ensemble."
Je me relève. Samoth est resté muet pendant toute la durée de notre échange. Maintenant, il encourage Inu'lya à s'asseoir sur un bloc de pierre pendant que je m'occupe de l'ange. Elle obtempère, mais garde son sac serré contre elle, comme une peluche. Je me tourne alors vers l'être évanoui qui gît à mes pieds. Son aile semble être tordue. Je devrais pouvoir appliquer une attelle. J'imbibe le bandage d'une solution régénératrice et j'utilise le bois du travois qu'Inu a brisé. Il ne pourra pas voler pendant encore plusieurs jours. Il est temps à présent de le réveiller. Je sors de ma sacoche un flacon de terre cuite, je l'ouvre et je fais glisser une goutte du liquide fumant qu'il contient sur la langue de l'ange. L'effet est immédiat, ses yeux s'ouvrent d'un coup, il se retourne et il vomit, principalement de la bile. Sans mot dire, je lui tends un bout de chiffon. Une fois qu'il s'est nettoyé, il m'interroge.
"Qui êtes-vous ? Que.. que s'est-il passé ? Je ne me souviens de rien."
Samoth intervient.
"Nous n'en savons pas plus que toi. Nous venons de la cathédrale... enfin, de ce qu'il en reste. Toute la ville a été détruite, on ne sait pas trop par quoi, mais il faut partir d'ici.
-Mon... mon aile me fait atrocement mal.
-Elle était tordue, sûrement par une poutre qui t'es tombé dessus, expliqué-je, j'ai appliqué une attelle et de l'onguent qui accélère la régénération, tu devrais pouvoir la récupérer complètement d'ici un ou deux jours.
-D'accord... merci...
-Tu peux marcher ? Il faut qu'on parte d'ici.
-Oui... oui je crois que je peux."
Il se lève avec difficulté, vacille un peu, je le soutiens. Au bout d'une minute il se dégage et m'assure d'un geste que tout va bien. Il me dit son nom, Kamahël, et je nous présente à mon tour, puis nous nous mettons en route, vers le nord cette fois-ci.
Nous marchons encore un moment dans les décombres et la fumée avant d'apercevoir, au tournant d'une rue, une unité entière de soldats du Dominion massacrés. Les cadavres sont atrocement mutilés, les armures semblent avoir été déchirées, et toute la place baigne dans le sang. Je reconnais aussi quelques cadavres d'anges et de démons. À cette vue horrible, Kamahël se plie en deux et revomit. Il est sensible celui-là. Moi je me concentre sur les bruits. Dans ce silence de mort, j'ai cru entendre un râle. Je m'avance à travers les corps en suivant la respiration qui se fait de plus en plus nette. Elle provient d'un soldat enseveli sous les corps. Je le dégage difficilement et me penche sur son visage. Instantanément, un frisson me parcourt l'échine.
Malgré le sang qui lui recouvre le front et la plaie ouverte qui balafre sa joue, je le reconnais. Allongé devant moi, agonisant, se tient Thesos, le dirigeant du Dominion.
