La blessure est ouverte, purulente, la peau recouverte de sueur. Je regarde l'homme allongé sur sa couche. Il est sale, son menton est dévoré par une barbe brune de plusieurs semaines, ses mains sont rouges et couvertes de cal, il est évanoui. C'est un charpentier à ce que m'a dit sa femme, elle m'a aussi raconté comment c'est arrivé. Il avait fait la fête avec des collègues, comme c'est l'usage la semaine précédant la Sakaël. Le lendemain, il n'avait pas bien récupéré, sa scie était mal calée, elle a ripé, et a tranché profondément dans l'avant-bras. Ivre comme il était il a dû continuer à scier son bras pendant au moins deux secondes, mais il n'en faudrait pas plus pour transformer une égratignure bénigne en blessure mortelle. Ce n'est pas la première fois que j'ai affaire à ce genre d'accident. Je me retourne vers la femme qui attend mon verdict, derrière moi, angoissée.
"Je peux sauver votre mari, mais il va sûrement perdre son bras. C'est une bonne chose que vous m'ayez appelée si vite, les blessures de ce type s'infectent extrêmement rapidement.
-Il va perdre son bras ? dit-elle d'une voix brisée. Mais... comment allons-nous vivre s'il ne peut plus travailler ?
-Je ne sais pas, tout ce que je peux faire c'est faire en sorte qu'il ne perde que son bras. Maintenant, je vous conseille de quitter la pièce, ça ne va pas être beau à voir."
Elle ne se fait pas prier, et referme la porte non sans avoir jeté un regard angoissé à son mari inerte.
Je soupire, je déteste amputer, mais sa blessure est trop infectée, si je la laisse telle quelle je ne lui donne pas dix jours à vivre. Je sors de ma sacoche un petit flacon en terre cuite et je fais couler une goutte du liquide noirâtre qu'il contient dans un bol d'eau chaude. Je fais avaler le tout au charpentier dans les vapes. Il ne risque plus de se réveiller avant au moins trois heures maintenant.
Je sors une fine scie que je stérilise avec un autre tissu alcoolisé. Je retrousse mes manches. Je serais presque tentée de sourire devant cette ironie, la scie que j'utilise pour le sauver a probablement la même taille que celle qui a failli le tuer. Je secoue la tête, ce n'est pas le moment de faire de l'esprit, il y a un homme allongé devant moi dont la survie dépend de moi seule. Je serre les dents alors que ma scie entame sa peau, le sang gicle, presque noir. J'ai l'habitude de tout ça. L'os émet une certaine résistance, mais finit par se laisser faire aussi. Je place un onguent sur la chair à vif, pour encourager la cicatrisation et empêcher les infections, puis je lui mets un bandage propre.
Je prends soin d'essuyer le sang qui me recouvre les manches avant de rejoindre la femme qui attend juste à l'extérieur de la pièce.
Je rassure son regard inquiet d'un hochement de la tête puis je dis, d'une voix fatiguée :
"Il s'en sortira, ne vous inquiétez pas. Tout ce que vous avez à faire s'est changé le bandage deux fois par jour les trois premiers jours, puis tous les deux jours pendant les deux prochaines semaines. Ensuite, il n'en aura plus besoin.
-Oh, merci mille fois ! elle me regarde avec gratitude, mais ses yeux s'assombrissent vite. Je me demande ce que nous allons devenir maintenant...
-Au moins, vous pouvez toujours parler au pluriel, croyez-moi, c'est déjà une chance. Maintenant, j'aimerais être payée.
-Ah oui, c'est vrai."
Elle me tend une bourse contenant une poignée de pièce de cuivre, de quoi m'acheter à manger pour les trois prochains jours. Je récupère mes affaires près du charpentier et je quitte leur maison. De retour dans les rues étroites de Solaris, je respire une goulée d'air frais. Ce soir, c'est la Sakaël, je ferais bien d'aller me laver et me changer.
