Alors que nous arrivons en vue des portes de la ville, le vent marin me frappe en plein visage, mêlé à des effluves de poissons, d'alcool et d'autres substances plus ou moins fétides. Le cocktail qui en résulte à l'avantage de me réveiller complètement après ce passage à vide dans la forêt.
Toutes les rues de la ville sont imprégnées d'une atmosphère de panique sourde. Les habitants marchent d'un pas fébrile, et nous entendons plusieurs groupes de personnes parler de la "catastrophe de Solaris". Au détour d'un croisement, j'aperçois même un homme vêtu de robes rapiécées haranguer la foule. Un groupe de Camoréens s'est formé autour de lui et semble captivé par ses récits de fin du monde. Nous rasons les murs sur le chemin de la taverne dans laquelle nous sommes censés retrouver Samoth, "la truite frétillante", un repère de marins, comme toutes les gargotes de Camor.
Alors que nous arrivons en vue du bâtiment, un petit garçon couvert de poussière sort d'une allée.
"-M'dame, m'dame !"
Je me retourne, un peu surprise, et il me tend au bout de papier jauni.
"-Y a un monsieur avec des cheveux bizarres qui m'a dit de donner ça à une rousse avec un ange.
-Heu, eh bien merci mon garçon."
Il ne m'a pas entendue, il a déjà filé. Je déplie le papier et le lis à haute voix pour Kamahël.
"Il y a des rumeurs étranges sur ce qui se passe à Shil'Jien par ici, je n'ai pas le temps de vous attendre, je vais sauver Inu.
-Samoth
Je reste plusieurs secondes sans voix, tenant le papier entre mes mains crispées. Kamahël dit doucement :
"-Bon, il ne nous reste plus qu'à le rejoindre.
-Oui, l'imbécile. Il n'a pas pu nous attendre une journée, il a fallu qu'il parte seul affronter le destin."
Ma voix se brise à ce moment. Pas parce que je suis triste ou que j'ai peur, mais parce que je suis choquée par une telle inconscience que je croyais la tare des héros de contes, mais pas des gens de la putain de vie réelle. Et c'est parce que son pied est soi-disant guéri qu'il peut aller le balancer sur tous les chemins d'Oshimun ! Qu'il ait un peu de respect pour son corps nom de dieu.
Kamahël me regarde d'un air sidéré et je me rends compte que j'ai parlé à voix haute.
"-Heu, ça va Neïss" ?
Non, ça ne va pas. Le monde est foutu en l'air depuis plusieurs jours, des millions de gens sont morts quasiment sous mes yeux, les gardiens de l'ordre s'enfuient avec les petites filles et cet ange me demande si ça va ? Je soupire, au moins j'ai pu laisser exploser l'espace de quelques phrases cette rage que j'avais contenue pendant tout ce temps. Quand je me tourne vers Kamahël, ma voix est redevenue ferme.
"On a plus de temps à perdre maintenant, allons-y.".
