Le regard froid, analytique, du clinicien andromorphe revint vers la fiche digitale Az582 qu'il tenait dans sa main. Il reporta à nouveau son attention vers l'intérieur de la cellule. Une expression d'étonnement se dessina sur ses traits blêmes. Le corps inanimé, allongé sur le dos et maintenu par un lacis de sangles épaisses, était immobile. Seuls les globes oculaires grands ouverts fixaient fébrilement le plafond et oscillaient nerveusement.
— C'est stable, chuchota l'hybride en blouse blanche pour lui-même. Incroyable.
— Docteur Weyzar...
L'hybride gardait un œil sur les données qui lui étaient transmises du labo sur son écran tactile.
— Vous êtes en train de me dire que votre Az582 a supporté l'exposition au flux maximal et qu'il est à présent éveillé et... stable !
— Je vous laisse en juger.
Le clinicien tendit au général Krolōv son écran.
— Vous savez comme moi que je ne comprends rien à ce charabia médical. Soyez clair, encore une fois, votre sujet a-t-il, oui ou non, survécu à une exposition maximale au flux ?
— Oui général ; jusqu'à présent, il est en vie. Et nous l'avons bien immergé dans un flux dépassant le seuil, et ce pendant plus de deux heures.
— Très bien Weyzar. Az582 va être transféré en isostase renforcée pour des prélèvements.
Un garde lourdement armé entra dans le bureau.
— Général Krolōv, le professeur Anthios est là.
— Faites entrer.
Un humanoïde haut de taille au visage gris exsangue, aux yeux jaunes portant un monocle, fit irruption dans la pièce. L'être salua le militaire en silence sans même adresser un regard au Docteur Weyzar.
Le général lui rendit son salut :
— Professeur Anthios.
— Général... puis-je vous poser une question ?
— Je vous en prie Professeur.
L'humanoïde dévisagea le Docteur d'un regard perfide.
— Quelle utilité aurions-nous, reprit froidement l'être longiligne, à persister avec les cobayes défaillants du Docteur ici présent, alors que nous sommes si près d'atteindre notre but ?
— Anthios ! Votre but ?! protesta Weyzar. Vous n'êtes pas conscient de ce vers quoi nous allons !
— Allons Docteur, lui rétorqua l'humanoïde, votre prédécesseur avait déclaré la même chose à l'époque concernant vos expérimentations. Et à qui doit-il son éviction ?
— Vous savez que c'est faux, répondit le Docteur.
— L'Univers n'est qu'un combat permanent, Weyzar... la pathologie lutte pour se développer, elle lutte aussi contre celui qui l'éradiquera... et les médecins luttent entre eux pour trouver la meilleure façon de l'éradiquer.
Le Professeur serra les dents et vint murmurer à l'oreille du Docteur :
— Et si je le pouvais, je vous écrabouillerai sur le champ comme le vulgaire insecte que vous êtes, Weyzar.
— Je n'en attendais pas moins de vous Anthios, lui retourna l'hybride en le fixant droit dans les yeux.
Le général Krolōv s'interposa :
– Allons messieurs ! Reprenez-vous. Le Docteur était en train de m'annoncer les résultats prometteurs d'un sujet du secteur A. Mais je vous en prie Docteur, je suis certain que le Professeur Anthios souhaiterait lui aussi en entendre plus.
L'humanoïde à la face ovoïdale allongée sourit cyniquement et fit mine de prêter toute son attention à ce qu'allait dire le Docteur.
— Hé bien, j'étais en train d'informer le Général que le sujet Az582, après avoir été exposé à un flux de métaparticules dépassant le seuil, s'est éveillé sans manifester de signes de duplication, même minimes, et présentait des courbes vitales continues et normales pour sa structure.
— Très bien, Docteur Weyzar, à quelle espèce appartient le sujet ? demanda pragmatiquement le Professeur.
— C'est un jeune Tsaddha, Professeur.
— Le métabolisme basal des Tsaddhas a toujours été un terrain de prédilection pour vos essais désespérés, n'est-ce pas, Weyzar ?
L'humanoïde méprisant continua à l'attention du général Krolōv :
— Les Tsaddhas sont extrêmement résistants, Général, effectivement, mais quel est l'intérêt de parvenir à générer un isosérum que seuls les Tsaddhas sont à même de tolérer?!
Le Docteur se défendit avec force :
— L'intérêt est de sauver l'Univers de l'invasion selati, rien de moins Général !
Le Professeur ricana en silence.
— L'isosérum pourra être adapté, continua Weyzar, ce n'est qu'une question de temps. Le principal reste que nous ayons trouvé sa formule !
Le Général demeura perplexe :
— Pas moins de douze générations de chercheurs comme vous, Weyzar, sont passées devant ce bureau... tous, à un moment ou à un autre de leur vie, ont dit avoir trouvé la formule qui allait définitivement résoudre la menace similoïde. À ce jour, et après toutes ces recherches, nous sommes encore face à l'inconnu, Weyzar. N'oubliez pas aussi et surtout le nombre d'accidents de propagation qui ont causé la destruction, la quarantaine définitive, et l'annihilation même, de dizaines de secteurs et d'ailes depuis la construction de cette station expérimentale, ceci sans compter les pertes considérables en effectif. D'autre part, les sujets tsaddhas nous ont déjà posé de sérieux problèmes. Je me souviens d'un incident majeur, dans le secteur A justement : une évasion, il y a sept décades environ. Elle avait coûté la vie à quatre gardiens et deux pilotes ; sans parler de la disparition de fichiers sensibles extraits du processeur crypté par l'un des fugitifs.
— Le sujet a été depuis récupéré Général, dit le Docteur. Le Tsaddha a réintégré sa cellule d'observation et y restera jusqu'à une prochaine mise sous...
— Le sujet a été récupéré, oui ! coupa le militaire. Mais pas les fichiers qu'il avait subtilisés ! Docteur Weyzar, veuillez-vous retirer.
— Bien Général.
— Et tenez-moi au courant de la progression de l'état d'Az582.
— Oui Général.
Le Docteur quitta le bureau, visiblement éprouvé.
Le Général Krolōv attendit que la porte se soit entièrement fermée :
— Où en sommes-nous ? Professeur Anthios.
— Nous avons sept éléments opérationnels. Le flux de cellules répliquantes qui les parcourt est sous contrôle total... De cet ennemi nous avons fait un allié, Général.
— Oui. Le plus terrible des alliés.
— Aucune force ne pourra venir à bout de l'armée que nous allons constituer, Général Krolōv.
— Weyzar s'obstine dans ses recherches. Ce vieux fou ira jusqu'au bout.
— Il n'est pas dangereux.
— Si son isosérum venait à voir le jour, cela compromettrait notre travail. Les Mnémorgs ne nous pardonneraient pas un deuxième échec.
— Pour que l'isosérum du Docteur Weyzar aboutisse, il aurait fallu que le sujet Az582 survive à l'exposition au flux...
Le sourire de prédateur du Professeur découvrit une dentition menaçante.
— Or, à cet instant, cette hypothèse n'est plus à envisager.
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Les Forêts d'Acora
Science FictionAu cœur du système Autarcique d'Auriande, de mystérieux objets célestes viennent de s'écraser sur une jeune planète du nom d'Acora. Sous le sceau de Vijā Saati, l'Alliance universelle secrète, Jaadhur et ses compagnons y sont mandatés. Leu...