Chapitre 20 - Des mots sales :

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  « Il n'a pas bougé depuis trois jours ? »

« Non, enfin je suppose qu'il se lève pour se doucher et tout ça, mais c'est tout. » ; expliqua le jeune infirmier à voix basse. Ils s'éloignèrent afin que le dreadé n'entende pas qu'on parlait de lui. Bill n'était pas complètement surpris, mais déçu, oui.

« Il mange ? » ; Gabriel eut l'air d'hésiter avant de secouer lentement la tête. Cette fois, Bill soupira, impuissant. « T'as essayé de lui parler ? »

« Oui, un peu ! Mais il bouge pas, il me regarde même pas. Il est juste comme s'il n'entendait rien, comme avant. »

« Putain. Pourquoi je le sentais venir ? » ; râla le blond tout en se mettant à réfléchir. « Je suis sûr qu'il a pas envie de sortir ! Il s'en fiche, et je sais que c'est normal, mais on peut pas le laisser comme ça. »

« On peut peut-être lui laisser encore quelques jours... il est sans doute en train de cogiter à propos de tout ça. » ; ils se regardèrent tous les deux, et aucun n'était sûr de ce que ça allait donner.

« Quelques jours ne changeront rien s'il en a pas envie, tu le sais aussi bien que moi. » ; Gabriel fit la moue. Certes, il le savait, mais n'avait pas spécialement envie d'y songer. Il avait plutôt une petite idée derrière la tête.

« Bon, laissons-nous au moins deux jours pour réfléchir à un plan, ça sert à rien de se précipiter, c'est toi qui me l'a appris, même si t'as du mal à l'appliquer avec lui. » ; Bill haussa un sourcil et décida d'ignorer le sous-entendu. Après tout, il avait raison, un jour de plus ou de moins n'allait pas changer grand chose et il valait mieux prendre le temps de réfléchir à une solution. « Tu m'autorises quand même à aller lui parler deux minutes avant de partir ? »

Bill plissa les yeux, se demandant ce qu'il allait bien pouvoir lui dire, mais il pensa aussi qu'il ne valait mieux pas qu'il sache. Gabriel était un peu comme lui, secouant parfois un peu les patients pour les forcer à réagir. C'était juste des mots, et souvent des mots qui ne leur plaisaient pas, mais ça pouvait marcher. Parfois.

« Ok, mais sois discret. »

L'infirmier acquiesça, frappa légèrement dans son épaule et fila aussitôt. Il rejoignit la chambre du dreadé en un temps record et y entra cette fois tout en prenant soin de refermer la porte derrière lui. Tom n'ayant toujours pas bougé, il alla se poser au bord du lit, dos à lui, et balaya distraitement la chambre du regard en réfléchissant à une manière de dire les choses. Elle serait probablement un peu trop directe, mais c'était la seule et unique idée qu'il avait.

« Je sais que tu m'entends même si tu fais semblant de pas écouter, Tom, alors reste dans cet état de légume si ça te chante, mais moi j'ai des choses à te dire. » ; évidemment, aucune réponse ne vint, mais Gabriel ne s'en formalisa pas. « Pour être honnête, je pense que tu veux Bill pour toi tout seul et que ça te plaît pas qu'il s'éloigne et qu'en plus il te traite comme n'importe quel patient ici. »

Ok, il était vraiment cash, mais il pensait sérieusement que c'était ce qui était le plus suceptible de faire réagir Tom. Bill l'ignorait visiblement, mais ça ne l'étonnait pas, il avait des oeillères quand il s'agissait de lui et avait déjà beaucoup de mal à admettre qu'il tenait au dreadé plus que nécessaire, alors voir que Tom était sans doute encore pire ? Jamais !

« Tu sais... si tu le veux vraiment, tu vas devoir te battre. Bill ne se rapprochera pas de toi tant que tu seras coincé ici, parce qu'il te croit trop fragile, parce qu'il se rend pas compte de ce que toi tu veux et surtout parce qu'il perdrait son boulot et qu'il a déjà été à deux doigts du carton rouge à cause de Léo. » ; il jeta un coup d'oeil vers lui pour voir s'il bougeait, mais il était toujours allongé dos à lui et ses dreads cachaient son visage. « Tom... sérieusement. Moi je pense que t'es assez fort pour te battre. Tu te demandes peut-être pourquoi on veut te sortir d'ici, mais c'est juste pour ton bien. T'es jeune, tu as déjà perdu trop de temps et on pense tous les deux que les connards qui t'ont fait du mal ne doivent pas avoir réussi à gâcher ta vie. »

Il était évident qu'il s'emportait peut-être un peu trop, mais au final, c'était ce qu'il pensait. Lui aussi aimait beaucoup Tom et il l'avait vu tellement mal qu'il serait ravi de le voir s'en sortir.

« J'aimerais que tu dises merde à ces gens, à tes souvenirs, à ta souffrance, même si elle sera toujours là. Bats-toi, sors d'ici, reconstruis-toi, appropries-toi Bill si tu veux ! » ; s'exclama-t-il vivement. « Te renfermer, bouder comme un bébé et rester ici ne t'aidera pas. Ta vie n'est pas ici. T'as sans doute peur d'être paumé en sortant, mais tu seras pas seul. » ; ajouta-t-il pour le rassurer. Il baissa le regard vers lui, observant la masse de dreadlocks qu'il connaissait par coeur. « Et puis... plus tu te battras, plus Bill sera fier de toi... et plus il sourira. »

Enfin, Tom bougea. Son regard se planta tout de suite dans les yeux de Gabriel, qui dut se mordre l'intérieur des joues pour ne pas rire. Certaines choses avaient des allures de magie, et Bill en faisait partie. La preuve. Il décida alors d'en rajouter une couche.

« Bill t'adore, tu sais, mais c'est pas en restant un légume que tu réussiras à quelque chose avec lui. » ; ajouta-t-il, conscient que c'était très direct et peut-être un peu vexant. Seulement, son regard était bienveillant, et peut-être que Tom le vit puisqu'il prit finalement l'initiative de se redresser. Lentement, mais sûrement ! Gabriel dut se forcer à ne pas sourire ni avoir l'air satisfait de son petit succès, et le regarda simplement bouger. Certes, il était hésitant, mais il finit par se tenir assis contre la tête de lit et ça sans le lâcher des yeux, lui prouvant ainsi qu'il était bel et bien là, et pas perdu à des kilomètres dans sa tête.

Gabriel chercha s'il avait autre chose à ajouter ou si c'était le moment de le laisser tranquille. Il avait réussi à le faire réagir, pour l'instant, mais est-ce que ça suffisait ?

« Alors tu vas faire un effort ? » ; lui demanda-t-il, curieux de savoir si ça suffisait à le motiver. Tom ne répondit pas tout de suite, pliant ses jambes vers son torse et prenant le temps de suivre ses propres gestes du regard.

« Je veux pas leur parler. » ; marmonna-t-il d'une voix grave.

« Et bien personne ne t'y oblige ! » ; répondit rapidement l'infirmier. « La seule chose que tu dois faire, c'est t'ouvrir, être le plus normal possible. Tu fais ta petite vie tout seul, et c'est un bon point pour toi, ça prouve que tu es un minimum indépendant, mais à part Bill, moi et Ana, tu ignores les autres. » ; le dreadé fronça le nez à l'idée de devoir faire la même chose avec tout le monde. Il n'aimait pas ça du tout. « Je comprends que tu aimes être tranquille ou que tu ne veuilles pas spécialement être sympa avec tout le monde, mais même si Bill a le pouvoir de te faire sortir, il a besoin de l'avis de tout le monde et si nous ne sommes que deux à dire que tu vas mieux, ça ne marchera pas. » ; expliqua-t-il pendant qu'il réfléchissait à la situation. « Et j'espère vraiment que tu ne t'imagines pas qu'on veut te mettre dehors. Nous, ce qu'on veut, c'est t'apprendre à vivre pour de vrai, alors on te lâchera pas tout seul dans la nature ! De toute façon, si tu sors, tu verras toujours un psychiatre de temps en temps, nous n'avons pas le droit de te lâcher. »

Tom plissa les yeux. Un psychiatre ?

« Bill ? »

« Non. Pas Bill. » ; souffla le jeune homme en souriant. « Il veillera toujours sur toi, mais plus de façon officielle. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si tu continues d'être son patient, légalement, il n'a pas le droit d'être proche de toi, même pas d'être ami avec toi. »

Le dreadé fronça les sourcils mais eut tout de même l'air de comprendre. De toute façon, il n'avait pas le choix et n'était pas assez idiot pour ne pas comprendre que personne ne pouvait changer ça.

« Dis-moi, je peux te poser une question ? » ; demanda à nouveau l'infirmier. Tom leva le regard, lui donnant ainsi silencieusement son accord. « Est-ce que t'as peur des autres ? Du monde ? »

Il la lui posait parce que, même si ça paraissait logique, ce n'était pas forcément la raison pour laquelle il refusait tout contact avec le monde.

« Non. »

« Est-ce qu'ils te dégoûtent ? » ; cette fois, la réponse tarda. Tom ne semblait pas certain.

« Oui... non. » ; marmonna-t-il en baissant à nouveau les yeux vers ses genoux. « C'est moi. »

« C'est toi quoi ? » ; il repensa au fameux "je ne suis rien" qui avait marqué Bill et dont il avait entendu parler plusieurs fois. Plus il arrivait à discuter avec Tom, plus il pensait comme le médecin. Ce qui le poussait tant à s'isoler psychologiquement n'était pas la peur, ni qu'on le touche ni qu'on le descende verbalement. Non, ce qui l'y poussait, c'était ce dégoût de lui-même.

Comme son patient ne lui répondit rien, il observa son comportement avec une attention particulière. Il était clair que s'il le pouvait, il s'effacerait, se fondrait dans le décor juste pour qu'on cesse de lui apporter de l'attention. Il préférerait être invisible et ça lui donnait vraiment mal au ventre de savoir comme on avait pu le détruire psychologiquement. Le seul dont il tolérait et aimait l'attention, c'était Bill, et Gabriel pensait qu'il était le seul à pouvoir le tirer de là. Le problème avec cette solution, c'était qu'elle ne correspondait pas du tout aux règles que le métier leur imposait. Compassion, compréhension, gentillesse. Tout ça ne suffisait pas. Tom avait besoin de plus.

« Est-ce que tu te sens différent avec Bill ? »

La question fit à nouveau réfléchir le dreadé. L'avantage, c'était qu'il parlait et ça, sans avoir l'air d'avoir peur ou de se sentir mal. Peut-être qu'il n'avait même pas conscience des efforts qu'il faisait.

« Ça dépend. Pas quand il s'enfuit. » ; répondit-il finalement.

« Mais tu sais pourquoi il le fait, n'est-ce pas ? » ; Tom haussa seulement les épaules en réponse et Gabriel y vit là une pointe de mauvaise foi. Il savait, mais refusait de l'admettre. « Je te l'ai dit, et lui aussi ! Il n'a pas le droit d'agir comme il le fait avec toi et il essaye juste de le gérer, c'est pour ça qu'il a décidé de s'éloigner. »

Comme il ne répondit rien, l'infirmier chercha un moyen de le convaincre pour de bon. Ces doutes foutaient en l'air tous ses efforts, alors s'il pouvait y mettre fin, ce serait vraiment pas un luxe.

« Je sais plus quoi te dire. » ; soupira-t-il. Et il ne partirait pas tant qu'il n'aurait pas trouvé !

Soudain, le corps du jeune dreadé glissa et roula sur le matelas en un temps record, surprenant Gabriel qui ne comprit pas ce qui lui prenait d'un seul coup.

« Bah t'es encore là toi ? »

Confus, il jeta un coup d'oeil à Bill qui passait la porte, puis à Tom qui s'était recouché dos à lui, comme au début. Cette fois, il lutta vraiment pour ne pas laisser éclater son rire et tenter de garder une expression neutre face au médecin. Visiblement, Tom était plus malin qu'il ne l'avait imaginé.

« Ouais... comme tu le vois. » ; marmonna-t-il sans savoir quoi dire. Bill lui mima un -alors ?- auquel il ne sut pas quoi répondre non plus, réfléchissant à ce que Tom pouvait bien manigancer. S'il disait qu'il avait réussi à le faire bouger, ça ferait sans doute échouer son plan, mais s'il ne disait rien, Bill le tuerait. Peut-être pouvait-il juste attendre la fin de la journée avant de dire quoique ce soit ? Peut-être que Tom avait réellement un plan ? Il ignorait ce qu'il cherchait à faire en faisant semblant de bouder de cette façon, mais il était très curieux de savoir de quoi il était capable.

Pour simple réponse au blond, Gabriel haussa alors les épaules, comme pour dire qu'il n'y avait rien. Il put voir la déception sur le visage de son ami et jeta à nouveau un coup d'oeil au dreadé qui n'avait pas bougé.

« Bon... bah je vais y aller. Tiens-moi au courant ok ? »

Bill acquiesça et lui fit un petit signe de main lorsqu'il passa la porte tout en prenant soin de bien refermer derrière lui. Son regard se posa alors sur le corps immobile de Tom et il s'avança prudemment, ne sachant même plus ce qu'il était censé lui dire pour le pousser à réagir. Il vint se poser au bord du lit, comme Gabriel auparavant, et se perdit dans ses réflexions, ses yeux fixés sur le dreadé sans pour autant réellement le voir. Il avait vraiment besoin d'une solution, mais il avait beau réfléchir, rien ne venait.

« Tom... » ; appela-t-il inutilement. Est-ce qu'il devait parler honnêtement ? Avec son coeur ? Ou est-ce qu'il devait garder son rôle de médecin comme il se l'était promis ? « Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu préfères rester enfermé ici ? Pourquoi tu veux pas de ta liberté ? » ; et il avait beau tourner ces questions dans tous les sens, y pensant encore et encore, il ne comprenait pas. Dans un sens, qu'il ait peur de l'extérieur était logique, mais il n'aimait pas plus être ici, sans cesse surveillé et questionné, alors pourquoi ne pas vouloir s'échapper ? « Je croyais que tu avais décidé de faire un effort, je croyais que je t'avais convaincu... que je te connaissais assez pour le savoir. »

Sa vue redevint nette lorsqu'il suivit sa propre main du regard, qu'il dirigea lentement vers le dos du dreadé qui se trouvait d'ailleurs à seulement quelques centimètres de lui. Il observa son propre geste incontrôlé lorsqu'il le toucha, sentant le corps fin se raidir au simple toucher de son pouce contre sa colonne vertébrale. Il appuya faiblement sur l'une des petites bosses, au niveau de ses reins, parfaitement conscient qu'il dépassait les bornes par rapport au boulot et surtout par rapport à Tom. Après tout, il n'aimait toujours pas qu'on le touche, et même si c'était peu, ça lui paraissait intime. Trop, sans doute.

« Alors est-ce que je me suis trompé... ? » ; bredouilla-t-il distraitement. Et pourquoi cette question semblait avoir un double sens ? À propos de quoi s'était-il réellement trompé ?

Finalement, la réponse qui lui vint fut la plus inattendue qu'il ait jamais imaginé. Jamais, jamais il n'aurait même osé l'imaginer. Tom avait légèrement roulé pour le voir, et souriait. S o u r i a i t. Bill cligna stupidement des yeux durant plusieurs secondes, comme si c'était un mirage. C'était léger, mais présent ! Non. En fait, non. Ça n'avait rien de léger. Il souriait comme avec un air malicieux. Bill ne pouvait même pas le croire.

« Non mais... tu te fiches de moi ?! »

Évidemment, le son ne sortit pas, mais le sourire du dreadé était bien réel et il ne s'estompa que lorsqu'il se mordit les lèvres.

« Je croyais que tu ne voulais plus me toucher. » ; se justifia le jeune homme. Et Bill eut vraiment l'impression d'halluciner. Est-ce qu'il avait fait semblant ? Pourquoi ? Pourquoi le cherchait-il ? Bon dieu. Tom. Le Tom qu'il avait connu si fermé manigançait contre lui et osait se moquer. Dans quel monde avait-il atterri ? Il l'avait consciemment poussé à briser ses propres règles, et visiblement, il était fier de lui.

Bill ne fut pas certain de réussir à cacher son amusement alors que le dreadé roulait définitivement de son côté, son sourire disparu mais ses prunelles bien ancrées dans les siennes. Peut-être que cette histoire de sourire n'avait été qu'un rêve finalement.
Sans donc le lâcher du regard, Tom tendit lui-même une main vers lui tout en se décalant légèrement, l'invitant ainsi à s'allonger face à lui. Seulement, Bill se souvint qu'il s'était promis d'arrêter ça pour pouvoir garder les idées claires.

Ses doigts allèrent tout de même toucher ceux de son vis-à-vis, qu'il effleura sans pour autant s'autoriser à les attraper.

« Je n'peux pas... » ; souffla-t-il comme si quelqu'un pouvait les entendre. Tom ne lâcha jamais son regard, sérieux, intense, déterminé. Bill était celui qui se sentait tout petit et c'était déroutant.

« Tu pourras quand je serais dehors ? »

Pourquoi des questions aussi directes ? Bill se sentait comme si c'était lui qui avait besoin d'un psychiatre, sérieusement. Il avait la désagréable sensation de faire une erreur, d'aller trop vite. Et s'il n'était pas prêt ? Il ne tenait pas à le voir retourner à l'hôpital si cette histoire foirait.

« Tu le veux vraiment ? » ; demanda-t-il inconsciemment. Il ne voulait pas le faire sortir par pur intérêt. Il ne pouvait pas ! Et même en y ayant réfléchi encore et encore, il avait besoin de l'avis de quelqu'un d'autre. Juste histoire d'être sûr.

« Sortir ? »

Quel était le but de sa question, déjà ?

« Non. » ; répondit-il, et Tom comprit tout seul qu'il parlait du contact.

Bill replongea dans ses yeux sans avoir le souvenir d'en être sorti. Qu'y avait-il de plus parlant qu'un regard ? Il n'avait ni l'air d'avoir peur, ni d'hésiter. Comment pouvait-il être aussi sûr de lui à propos de quelque chose qu'il aurait catégoriquement refusé un an plus tôt ?

« Tom... » ; appela-t-il en sentant ses doigts se faufiler au milieu des siens. Et Tom n'eut franchement pas l'air de se soucier de savoir si c'était mal ou pas.

« C'est pas toi. C'est moi. » ; lui répondit-il comme si ça avait une quelconque importance. Bill se mordit l'intérieur des joues et baissa les yeux vers leurs mains que le dreadé couvrit des draps, étonné et en même temps amusé par son audace. Si le vrai Tom était comme ça, il n'était pas prêt de s'ennuyer.

« Justement. T'as pas le droit de foutre toutes mes résolutions en l'air ! »

« Alors qu'est-ce que j'ai le droit de faire ? » ; demanda son patient. Bill ne sut plus du tout où regarder, ni quoi penser. Il cacha son sourire en se mordant les lèvres et haussa doucement une épaule.

« Me laisser te sortir d'ici le plus vite possible. » ; et ses doutes ? Ses résolutions ? Cette fois, Tom baissa lui aussi les yeux vers le morceau de tissu qui cachait leurs mains.

« Ok... » ; souffla-t-il sans rien ajouter de plus. Ça restait quand même une façon de lui donner son accord alors Bill ne lui en demanda pas plus.

« Je peux m'en aller sans avoir peur que tu replonges maintenant ? Tu sais que j'ai besoin de ton aide. » ; répéta le blond tout en serrant ses doigts. Tom hocha lentement la tête, l'air plus motivé que la fois précédente.

« Oui... » ; il lâcha de lui-même la main du médecin afin de le laisser partir. « Mais dépêche-toi. »

Bill ne sut pas si cette demande lui brisait le coeur ou si au contraire, elle fit s'accentuer la sensation étrange dans son ventre. Il ne voulut pas lui promettre, alors lui adressa seulement le sourire le plus rassurant possible avant de se décider à y aller. Tom le regarda jusqu'à ce qu'il atteigne la porte, mais détourna les yeux avant qu'il ne passe celle-ci. Pourquoi ? Bill ne le saurait jamais.

Une fois sorti, il se hissa contre le mur juste à côté de la porte, ferma les yeux et expira longuement. Qu'est-ce qui s'était passé, sérieusement ?

« Alors ?! »

Surpris, Bill sursauta et ouvrit de grands yeux pour retomber sur Gabriel qui n'avait visiblement pas pu s'empêcher d'attendre pour avoir des nouvelles.

« Oh putain, Gab. »

« Alors toi, t'es carrément fait. » ; Bill ignora l'allusion, trop à l'ouest pour s'en soucier. Il attrapa son ami par le bras et le tira un peu plus loin.

« Il a souri ! » ; s'exclama-t-il d'une voix basse mais pas si discrète. « Il a souri, putain, j'ai cru que j'étais devenu fou ! »

Les yeux de l'infirmier s'agrandirent de surprise. Un Tom souriant était quelque chose à laquelle il n'avait jamais pensé.

« Quoi ? T'es sérieux ?! »

« Évidemment que je suis sérieux ! J'ai une tête à inventer un truc pareil ?! » ; amusé, Gabriel secoua la tête.

« Tu veux dire qu'il a vraiment souri ? Avec les coins de la bouche en l'air et tout ? » ; Bill leva les yeux au ciel à sa façon de décrire les choses, puis eut un petit rire.

« Oui. J'ai cru qu'il allait rire, en fait... je te jure, j'en reviens pas. » ; face à lui, et malgré l'étonnement, son ami s'amusa de la situation.

« Il a souri avec les dents ?! »

« Non, faut pas exagérer non plus. » ; marmonna le médecin.

« Et comment c'est arrivé ? »

« Ce petit con a fait semblant de bouder pour que je foute en l'air tout ce que j'ai dit la dernière fois. Et TOI. » ; gronda-t-il en enfonçant son index contre son torse pour le pousser. « Tu le savais et tu m'as rien dit ! »

Gabriel éclata de rire en se souvenant de la façon dont Tom s'était tourné à son arrivée. Il avait de jolis réflexes en tout cas.

« Je suis désolé, je voulais le laisser faire. Si tu l'avais vu ! » ; pouffa-t-il à cette image. « Même moi j'ai pas compris ce qu'il trafiquait, tu devrais te méfier d'ailleurs, parce qu'il est malin et il a l'air d'avoir du caractère ! » ; le sourire de Bill ne le trompa pas. Il était content de découvrir toutes ces petites choses. « En plus t'aime ça, non mais je rêve. »

« Bon ! » ; s'exclama le blond tout en frappant dans son épaule en le voyant se moquer de lui. « C'est bon. J'ai pas besoin de tes commentaires. » ; se plaignit-il, ignorant volontairement ses yeux pétillants de malice.

« Tu veux vraiment pas en parler ? Je suis sûr que t'en meurs d'envie. »

« J'ai pas le temps ! » ; marmonna-t-il tout en vérifiant que personne ne venait vers eux. « Mais faut qu'on parle de ce que t'as fait pour le convaincre, alors tu vas dormir, ok ? Et on en parle ce soir. »

« Ah ouais où ça ? Tu m'invites ? » ; taquina son ami face à ses gros yeux.

« Rejoins moi ici et on verra ? Je t'inviterais selon ce que tu me diras. » ; soudain, il l'attrapa par le col de son haut et le rapprocha de lui. « Mais si tu lui as dit une connerie, tu vas m'entendre et c'est toi qui paye, compris ? »

Pas impressionné pour un sou, Gabriel sourit malicieusement et hocha la tête pour lui donner son accord. S'il lui avouait vraiment tout ce qu'il avait dit à Tom, ça risquait d'être très drôle.
**


Heureusement pour Bill, le reste de la journée fut plutôt agité et il n'eut plus assez de temps pour cogiter. Le jeune garçon qu'on avait jeté ici de force quelques jours plus tôt était en pleine crise de manque, délirant, pleurant, suppliant, vomissant aussi beaucoup.

Refusant la décision de la direction de le mettre à l'isolement en attendant que ses crises passent, Bill avait lutté et s'était même presque disputé avec sa chef jusqu'à ce qu'ils tombent sur un compromis. Le gamin bénéficiait finalement d'une chambre normale, mais devait garder une main attachée afin qu'ils soient certains qu'il ne se sauve pas. Bill n'aimait pas vraiment ça, mais il n'avait pas eu le choix et il fallait bien l'obliger à se sevrer s'il voulait pouvoir l'aider.

Le vacarne qu'il faisait s'entendait alors dans tout l'étage. Bill avait ordonné une garde permanente, alors ils se relayaient, se faisaient insulter tour à tour par l'adolescent tourmenté. Aucun n'avait réussi à obtenir autre chose que des grognements et des injures. Bill ne connaissait même pas son nom étant donné qu'il n'avait aucun papier sur lui et qu'il n'avait pas réussi à obtenir une quelconque information à son sujet. La seule chose dont il était sûr, c'était qu'il était très jeune et qu'il devait se piquer depuis un bon moment à en juger le nombre de marques qu'il avait sur les bras et même les jambes.


Après avoir été contrôler son état et traversé la tornade "dîner", Bill put prendre sa pause histoire de grignoter un sandwich et fumer une cigarette. Ensuite, il devait rester pour surveiller le coucher des patients, et enfin il pourrait partir. Et accessoirement retrouver Gabriel !

Alors qu'il descendait, il croisa Ana qui commençait son service et se stoppa pour la saluer d'une petite accolade.

« Ça va ? » ; demanda-t-il rapidement.

« Pas mal et toi ? Ça s'est bien passé aujourd'hui ? »

« Ouais, c'était plutôt sportif, j'espère pour toi que la nuit sera plus calme. »

« Il fait toujours des crises le gosse ? Est-ce que tu lui as prescrit un truc pour dormir ? »

« Oui, mais je peux pas forcer la dose, selon l'état dans lequel il est, ça n'agira pas forcément. » ; souffla-t-il, faisant froncer le nez de la jeune fille.

« C'est sûr, je comprends. » ; ce qu'ils espéraient, c'était que ces crises ne viennent pas perturber la tranquillité de la nuit pour les autres patients. « Et comment va Tom ? »

« Hum... mieux, je crois ? Apparemment il a mangé. Je sais pas trop comment mais Gabriel a fait des miracles. »

« Gabriel, ou toi ? » ; demanda l'infirmière en souriant.

« Je n'ai rien fait ! C'est lui qui l'a fait réagir avant moi, mais je me demande bien comment. » ; et il comptait bien le savoir ! Quitte à le harceler s'il décidait de le faire tourner en bourrique.

« Il te le dira sans doute ! Bon, je dois y aller, t'as fini toi ? »

« Non, dans deux heures. » ; répondit-il en jetant un oeil à l'heure.

« Ok, alors bonne clope et à tout de suite ! » ; Bill sourit et lui fit un petit signe de main avant de s'éloigner. Il sortit cigarette et briquet, et puis aussi son téléphone sur lequel il composa un numéro qu'il commençait à bien connaître.

« Biiiiill ! » ; entendit-il dès que la personne décrocha.

« J'espère que t'es assis. »

« Oh putain. C'est une bonne ou une mauvaise nouvelle. » ; Bill sourit et alluma sa cigarette aussitôt qu'il passa la porte d'entrée.

« Une bonne. » ; à travers le téléphone, il entendit du mouvement et plissa les yeux de confusion. « Noa ? »

« Oui ! Pardon, je voulais être tranquille. Alors qu'est-ce que c'est ?! » ; l'androgyne alla s'appuyer contre un mur, prenant le temps de tirer sur sa cigarette avant de répondre.

« J'ai obtenu trois jours. »

« Quoi ?! »

« Trois jours par semaine. Le week-end une semaine sur deux, pour que ça coïncide avec mes week-ends de repos. » ; durant plusieurs secondes, il y eut du silence. Noa se demandait certainement si c'était ce qu'il croyait.

« C'est pas vrai ?! »

« Si... » ; sourit le blond en reconnaissant un mélange de joie et de surprise dans sa voix. « Je sais que t'en as marre de vivre avec ta tante, mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir pour l'instant. Je serais ton second tuteur légal. »

« Pour de vrai ? Ça veut dire que je resterais là-bas que quatre jours ? »

« Oui, j'ai pas pu faire mieux. »

« C'est génial ! » ; s'exclama l'adolescent. « Putain. J'le crois pas. Non mais c'est déjà énorme... »

« Hey, ton langage. » ; gronda Bill, amusé de l'entendre rire.

« Merci Bill. »

« Y a pas de quoi. Je t'avais promis de faire ce que je pouvais. » ; il fronça le nez en sentant le vent frais se faufiler sous ses vêtements, pensant qu'il allait peut-être devoir penser à se couvrir un peu plus maintenant que le froid était de retour.

« Je suis désolé de pas y avoir cru... »

« C'est normal. Tu as vécu assez de mauvaises choses pour ne plus y croire. Je sais que tu te sens seul sans Rose, et perdu... mais j'espère que tu comprendras que le seul moyen de la venger c'est de te battre. »

« Je sais... » ; honnêtement, Bill était content de pouvoir le soulager et l'avoir sous les yeux trois jours par semaines, mais, et malgré sa réticence par rapport à ses horaires, il pensait à présent que ce n'était pas assez. Il y aurait toujours le reste de la semaine où il serait mal, entouré de ces gens qui l'avaient bien trompé, et il pouvait arriver n'importe quoi. « Tu travailles là ? »

« Oui, j'ai encore deux heures, pourquoi ? »

« Je voulais te voir. » ; au moins, c'était direct. Bill réfléchit, mais se souvint que c'était le début de semaine et que lui dire oui n'était pas franchement raisonnable.

« Tu as cours demain matin... mais si tu veux je peux venir déjeuner avec toi à midi. »

« Maaaais, allez... » ; râla l'adolescent avec impatience.

« Noa... si je commence à foutre le bordel dès la première semaine, c'est moi que ta tante va tuer. »

« Pffff, ouais. Je sais. »

« Demain d'accord ? Je viendrais te chercher. » ; tenta-t-il à nouveau.

« D'accord. » ; soupira Noa. Bill pouvait entendre sa déception et ça l'ennuyait, mais il n'avait pas l'impression d'avoir le choix. « Alors j'aurais le droit de venir quand ? »

« Vendredi, je te récupère après les cours et c'est moi qui t'emmène lundi matin. » ; l'adolescent eut l'air satisfait s'il en jugea le -d'accord- plutôt enjoué qui lui vint. « Bon... je dois te laisser, je retourne bosser. »

« Ok, travaille-bien. »

Bill acquiesça dans le vide, jeta son mégot de cigarette et raccrocha après l'avoir salué. Ses deux dernières heures seraient assez mouvementées pour qu'il ne les voit pas passer, et ça le soulageait plutôt. Plus il bougeait, moins il avait le temps de penser. C'était parfait !
**


« Salut Cendrillon ! » ; tout en cherchant dans quelle poche il avait bien pu mettre ses clés, Bill leva les yeux et tira la langue à l'infirmier qui l'attendait bel et bien devant la grille, comme prévu. « Alors, bonne journée ? »

« Bien, et toi ? T'as dormi ? » ; demanda-t-il à Gabriel. Enfin, il trouva ce qu'il cherchait, ouvrit sa voiture afin d'y jeter ses affaires, puis referma tout en sortant une cigarette. Il se retourna pour appuyer son dos contre la porte et sourit face à la mine fatiguée de son ami. « Pas assez, c'est ça ? »

Le problème quand ils étaient de nuit, c'était qu'ils étaient décalés ensuite et réussir à dormir en pleine journée n'était pas aussi facile que ça en avait l'air.

« Mon estomac m'a tiré du sommeil à midi et j'avais des choses à faire ensuite. »

« Je vois ! »

C'était classique. Après tout, quand on vivait seul, il y avait quelques obligations. Courses, ménage, factures à payer, et encore bien d'autres choses.

« Alors, où est-ce qu'on va ? »

« Je sais pas, mais j'ai faim ! J'ai pas vraiment mangé pendant ma pause. » ; marmonna-t-il avant d'allumer sa clope.

« Et bien, je n'te félicite pas. » ; Bill sourit en sachant que ça ne lui plaisait pas vraiment.

« Mais je compte bien me rattraper ! »

« Ok, alors ce sera resto. Histoire que tu manges autre chose que tes maudits sandwichs. »

« Ils sont très bien mes sandwichs ! » ; se défendit le blond, sourcils froncés.

« Ouais, bah c'est pas ça qui te tiendra en forme. »

Bill soupira, mais capitula. Un resto, c'était pas une si mauvaise idée, ça lui changerait un peu.

« Biiiiiill ! » ; tous deux se retournèrent à ce cri poussé en pleine rue et le médecin ouvrit de grands yeux lorsqu'il reçut un véritable boulet de canon dans les bras. Noa. Il leva les yeux au ciel et referma ses bras sur lui en prenant garde à ne pas le brûler.

« Dis-dont. Ça t'arrive d'obéir ? J'avais dit demain ! »

« Je sais mais je pouvais pas attendre. »

Plus amusé qu'ennuyé, Bill le serra tout de même contre lui, sachant depuis combien de temps il attendait de pouvoir prendre ses aises chez lui.

« Tu comptes ouvrir une colonie de sauvetage, c'est ça ? » ; commenta Gabriel qui commençait à avoir l'habitude de voir des gamins s'accrocher à son ami. Bill lui tira la langue par dessus la tête de Noa qui ne l'avait toujours pas lâché.

« Jaloux. » ; l'infirmier sourit, se sentant plutôt content d'être tombé sur quelqu'un d'aussi bon, même si sûrement trop, que lui. « T'as dit à ta tante que tu venais au moins ? »

« Non, je me suis sauvé avant le dîner. » ; étonnant ! Bill soupira. « Tu partais ? »

« Oui, on allait manger. »

« Où ça ? Je peux veniiiir ? » ; le médecin jeta sa cigarette lorsque l'adolescent se décrocha de lui et reposa les yeux sur Gabriel sans être certain que c'était une bonne idée. Il allait probablement encore devoir se friter avec la famille de Noa s'il disait oui.

« Moi ça me dérange pas. » ; lui confirma Gabriel. Il n'était pas encore au courant de la garde que Bill avait obtenu, mais connaissait plus ou moins son histoire.

« Alleeeez, s'il te plaît. J'ai même des sous pour payer. »

Bill gronda pour lui-même. Comment dire non ?

« De toute façon c'est Gabriel qui paye. » ; marmonna-t-il, à la fois taquin et ennuyé de se faire embobiner. L'infirmier lui lança un regard de défi, se souvenant des conditions de celui qui payerait. Il était parfaitement au courant que la note lui reviendrait s'il avouait vraiment tout à Bill.

« Bon allez, allons-y. Je connais un petit resto sympa, vous allez adorer. Bill, tu conduis ? » ; demanda Gabriel.

L'androgyne hocha la tête, ouvrit la porte de sa voiture et grimpa pendant que les deux autres en faisaient de même. Il démarra rapidement et suivit le chemin que son ami lui indiqua, se sentant étrangement plutôt bien à propos de cette soirée. Il était finalement aussi content d'avoir Noa avec lui et de pouvoir le faire sortir un peu, ça ne pouvait que lui changer les idées.

« Noa, préviens ta tante quand même ! » ; ordonna le blond en y repensant.

« Elle va me tuer ! » ; se plaignit le jeune garçon à l'arrière.

« Fallait y penser avant ! » ; gronda-t-il gentiment. Noa soupira.

« Je lui dis quoi ? »

« Que je t'ai invité à dîner et que je t'emmènerais en cours demain. » ; cette fois, l'adolescent retrouva le sourire. Si Bill l'emmenait en cours, alors il dormait chez lui.

L'androgyne tenta d'ignorer son air idiot qu'il pouvait apercevoir à travers le rétro, pensant que, de toute façon, Noa avait bien le droit de profiter de la vie pour une fois.

« Et toi tu veux pas l'appeler... ? » ; bredouilla-t-il comme un enfant. Gabriel pouffa et Bill soupira.

« Noa. Tu es celui qui t'es sauvé alors que je t'avais dit qu'on se verrait demain midi. Alors même si je suis content de te voir, tu prends tes responsabilités, tu l'appelles, tu la laisses t'engueuler, et puis on passe à autre chose ! De toute façon si elle le fait pas là, ce sera quand tu rentreras. »

Pour le coup, Noa ne fit aucun commentaire, surpris par le ton et les mots. Cela dit, Bill avait raison. Peu importe le moment, elle lui tomberait quand même dessus. Il se mordit l'intérieur des joues et décida alors d'appeler tout de suite, alors que devant, Gabriel souriait discrètement d'amusement.

« Alors là, chapeau. Quelle autorité ! » ; dit-il à voix basse. Bill jeta un coup d'oeil vers lui tout en écoutant d'une oreille ce que Noa disait au téléphone. Celui-ci ne s'attarda pas, lui expliquant seulement ce que l'androgyne lui avait demandé de dire et répondant mollement aux réprimandes auxquelles il eut droit. « Qu'est-ce que tu lui as fait pour qu'il t'aime autant, dis-moi ? » ; chuchota à nouveau Gabriel.

Bill reposa un regard curieux sur lui, mais seulement pour une seconde puisqu'il surveillait la route.

« Quoi ? »

« Pourquoi est-ce qu'il s'est accroché à toi ? » ; le médecin haussa une épaule, il n'avait jamais vraiment réfléchi à ça.

« Il était seul... et perdu, et malheureux aussi. Et j'étais là. » ; souffla-t-il distraitement. Il tourna lorsque son ami lui indiqua et garda les yeux fixés sur la route sans pour autant cesser d'y penser. « Je suppose que c'est juste ça. »

Gabriel ne fut pas surpris. Ce petit manège était presque devenu classique. Bill était le gars qui apparaissait au bon moment, vous souriait, et puis vous étiez foutu en l'espace d'une seconde.

« Bon, voilà ! » ; annonça soudain Noa avec un petit soupir.

« Qu'est-ce qu'elle a dit ? »

« Rien de spécial. » ; Bill plissa les yeux et lui jeta un coup d'oeil à travers le rétroviseur, suspicieux. « On arrive quand ? » ; demanda-t-il, cette fois avec impatience.

« Maintenant ! C'est au bout de la rue. » ; les informa Gabriel. L'androgyne suivit alors ses indications, mais sans pour autant oublier qu'il aurait deux-trois questions à poser à son petit protégé. Parfois, il avait peur que ça se passe vraiment mal là-bas, plus qu'il ne le disait. Il avait peur qu'il lui cache ce qu'il ne voulait pas qu'il sache, mais il ne pouvait pas non plus l'assommer de questions.

Enfin, Bill se gara sur le parking d'un petit restaurant et ils sortirent rapidement tous les trois, chacun commençant à avoir très faim. Ils entrèrent à la suite de Gabriel qui connaissait et se laissèrent guider à une table pour trois.
Une fois installés avec le menu entre les mains, Bill jeta un coup d'oeil aux luminaires qu'il trouvait plutôt rigolos. Ils ressemblaient à cette décoration faite à partir de récupération et il trouvait ça plutôt génial.

Ils commandèrent assez rapidement leurs plats, même si Noa hésita beaucoup au milieu de toutes ces choses auxquelles il n'avait jamais eu l'occasion de goûter.

« Alors, et Tom ? » ; demanda Gabriel une fois que le serveur ait pris leur commande.

« Je ne suis pas retourné le voir, mais apparemment il a mangé. » ; l'infirmier sourit malicieusement, sachant que Bill devait se forcer à ne plus y aller autant, ou en tout cas, à arrêter de s'y attarder.

« Toute la journée ? »

« Oui, enfin pas plus qu'avant mais il mange à chaque repas au moins. » ; répondit-il pendant que Noa les regardait curieusement.

« C'est sûr, on peut pas trop lui en demander non plus. Je pense qu'il faut lui laisser le temps de se préparer mentalement à changer. »

« Je crois qu'ils vont tous halluciner s'il le fait vraiment. Je le vois encore...juste absent. Il était comme un fantôme. »

« Et tellement maigre aussi ! » ; l'adolescent fronça le nez, les écoutant et imaginant sans pour autant parler. « Je me demande encore comment il a pu tenir debout durant si longtemps, c'était affreux, j'avais peur de le voir se casser en deux à chaque fois qu'il bougeait. »

Bill fronça les sourcils à ce souvenir. Le jeune dreadé avait été à deux doigts d'y perdre la vie, et il était franchement heureux de voir qu'il prenait lentement du poids. Ses joues étaient déjà moins creuses et sa peau moins cadavérique, et puis son corps un peu plus solide. Peu importe le temps que ça prenait, Bill préférait le laisser évoluer à son rythme tout en veillant discrètement à ce que ça se passe bien.

« Je sais que tu t'inquiètes d'avoir pris la mauvaise décision, mais, et je sais pas pourquoi j'le sens comme ça... je suis quasiment sûr qu'une fois sorti, il va éclore. » ; Bill leva des yeux curieux vers son ami. Qu'est-ce qu'il voulait dire ? « Comme un tout petit bouton de rose ! Il sera incroyable. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« J'le sens, c'est tout ! » ; se justifia l'infirmier. « Y a qu'à regarder tous les progrès qu'il a fait, et tout ça ça vient de toi. » ; cette fois, le regard de Noa se dirigea vers Bill, qui affichait une mine confuse.

« Je ne suis pas le seul à m'occuper de lui ! »

« Non, c'est vrai, mais tu es celui qui l'a sorti de l'état dans lequel il était. » ; Bill allait répliquer, mais leurs plats arrivèrent alors il attendit que les assiettes soient déposées devant eux et que le serveur reparte.

« Et alors ? »

« Et bien ça marchera encore ! » ; le jeune psychiatre plissa les yeux et se pencha, ses coudes appuyés de chaque côté de son assiette.

« Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Je déteste quand tu caches un truc comme ça. » ; Gabriel sourit et fit claquer sa langue contre son palais, plutôt amusé. Il était certain que Tom était capable de beaucoup de choses pour lui, mais Bill ne l'admettrait jamais s'il le lui disait clairement.

« Je ne cache rien. Après tout c'est bien à toi qu'il a souri, non ? C'est avec toi que tous ces petits miracles arrivent, et on sait tous les deux qu'il est pas aussi fragile qu'il en a l'air. »

« Donc... toi tu crois que sa sortie fera des miracles ? »

« Oui. Totalement. » ; l'androgyne haussa les sourcils, curieux. Depuis le début, Noa suivait leur échange sans rien dire, essayant seulement de comprendre alors qu'il ne connaissait ni Tom, ni sa condition.

« Mais pourquoi ? »

Gabriel se mordit l'intérieur des joues en se souvenant de la présence de l'adolescent. Il regarda alors seulement le blond avec des yeux insistants, cherchant à lui faire comprendre ce qu'il avait dans la tête. Bill ne comprit pas exactement où il voulait en venir, et fit signe à Noa de commencer à manger plutôt que les attendre.

« Explique-toi. Et d'abord qu'est-ce que tu lui as dit ? » ; gronda-t-il face à ses yeux pétillants de malice. Cette impression de manigance dans son dos ne lui plaisait pas. Il voulait tout savoir !

« C'que je veux dire, c'est que tu n'auras plus besoin de lui mettre un stop ! » ; s'exclama l'infirmier à voix basse.

« Et qu'est-ce que ça changera ? »

Son ami pencha la tête tout en soupirant. Bill et l'art de faire semblant de ne pas comprendre.

« Arrête ça. »

Noa fronça le nez avec l'impression qu'ils parlaient par messages codés, c'était très bizarre et impossible à suivre.

« Bon. Qu'est-ce que tu lui as dit ? » ; demanda le médecin pour la énième fois.

Tout en triant la salade dans son assiette, Gabriel se mordit les lèvres, conscient qu'une tornade allait s'abattre sur lui. Il avait peut-être légèrement dépassé les bornes, mais c'était pour la bonne cause !

« Qu'il allait devoir se battre et qu'il n'arriverait jamais à t'avoir tant qu'il était un légume. » ; avoua-t-il finalement. Sans surprise, les yeux de Bill s'agrandirent. De choc ? De confusion ? Il eut l'air de se demander s'il était sérieux durant une seconde, mais comprit très vite que Gabriel disait la vérité.

« Oh putain je vais te tuer. T'as pas fait ça ?! »

Gabriel ne put s'empêcher de rire légèrement tout en hochant vivement la tête, et Noa observa son tout nouveau tuteur avec de grands yeux. Cette fois, ça lui semblait un peu plus clair.

« Si. »

« Mais t'es cinglé ! » ; sous la pression de ses nerfs, il lança plusieurs coups de pieds à son ami, faisant d'ailleurs sursauter Noa qui recula sa chaise en l'entendant s'acharner. L'intention n'avait rien de méchant, mais juste très très nerveux. Plusieurs personnes se retournèrent autour d'eux, mais Bill ne les vit même pas. « T'es complètement frappadingue ! »

« Je sais, j'aime ça. » ; répondit l'autre homme en souriant. Il recommença naturellement à manger alors que les yeux du blond étaient toujours grands ouverts. « Fais pas cette tête-là, t'as bien vu que ça avait marché non ? »

« M-mais... même ! » ; Noa avala distraitement une bouchée de son plat tout en observant la façon dont Bill perdait ses moyens. Il lui avait toujours semblé si fort que ça lui paraissait très bizarre et fascinant à la fois.

« Même quoi ? Tu vas me dire que j'ai pas le droit de lui dire ça ? »

« Parfaitement ! » ; se défendit le blond, finissant par avaler une longue gorgée de sa boisson. Pourtant, venant de Gabriel, il ne devrait même pas être étonné.

« Quelle importance ? S'il a réagi c'est bien pour une raison ! »

« T'aurais quand même pu trouver autre chose. »

« Y avait pas autre chose ! C'était ce qu'il avait besoin d'entendre, parce que même si toi tu veux pas te l'avouer, c'est ce dont il a besoin pour s'ouvrir, et je suis sûr que ça peut marcher. » ; Bill fronça le nez, se calmant peu à peu sans pour autant être d'accord. « Tu passes ta vie à gérer les émotions des autres et tu n'es pas foutu de le faire avec les tiennes, c'est dingue ça ! »

« Qu'est-ce que tu insinues ? »

« Que tu dois arrêter de penser que c'est mal ? Ok, tu peux rien faire tant qu'il est là-bas, mais c'est pas pour autant que tu dois pas l'accepter. Tu adores Tom. Fous-toi ça dans le crâne. Y a rien de mal. »

Bill se mordit l'intérieur des joues, trifouilla un peu le contenu de son assiette, et puis jeta un coup d'oeil à Noa qui les écoutait toujours. Dans un sens, c'était vrai. Il n'y avait rien de vraiment mauvais, alors pourquoi se prendre la tête ? Mais dans un autre, il avait peur que toute cette histoire ne soit qu'une manière de foncer droit dans le mur. Surtout pour Tom.

« Ok, bon, j'y penserais. On verra ça plus tard. »

Gabriel hocha la tête, chacun se concentrant un peu plus sur son assiette.

« Tom, c'est quelqu'un à l'hôpital ? » ; demanda soudain Noa, curieux. Les deux hommes se regardèrent, Bill n'était pas sûr de vouloir lui en parler, mais en même temps, il pouvait lui en apprendre un peu plus sur ce qu'il faisait.

« Oui, tu n'es pas vraiment censé être au courant, mais que tu le saches ne tuera personne. » ; lui répondit l'infirmier en premier.

« Il a quoi ? Il va sortir ? »

« On essaie de le rendre assez fort pour sortir, ouais, mais il n'est pas malade, si c'est ce que tu crois. Il a juste eu une vie très difficile. »

« Plus que nous ? » ; Gabriel ne répondit pas à ça, jugeant que Bill était le mieux placé pour trouver la réponse à cette question. Il n'était pas sûr que juger une vie pour une autre était une bonne solution, mais il pouvait clairement dire qu'un gamin enfermé et battu était pire que de la négligence.

« On peut dire ça, enfin c'est différent. » ; répondit finalement le blond. « Bon, et si on parlait d'autre chose ? » ; demanda-t-il ensuite.

« Ok, alors parlons de quand je pourrais squatter ! » ; Bill sourit au ton impatient de l'adolescent.

« Je peux venir te chercher à la sortie des cours vendredi, mais je ne pourrais pas à chaque fois alors je te donnerais le double des clés. »

« Ah oui ? » ; bizarre comme ce simple changement pouvait lui donner le sourire. Au téléphone, il avait eu l'air heureux, mais le voir était différent.

« Oui. Tu devrais apporter des affaires pour ne pas avoir à en prendre à chaque fois, je te trouverais une place. » ; en y repensant, comme il était censé y rester quasiment la moitié d'une semaine, Bill allait sans doute devoir investir dans quelques courses pour lui. Brosse à dents, affaires de toilettes, et autres détails importants. Apprendre à acheter de la nourriture plus saine serait peut-être aussi une bonne idée.

« Hey mais... attendez. J'ai raté un épisode ou quoi ?! » ; s'exclama l'infirmier en les entendant. Bill leva les yeux vers lui. Il ne lui avait toujours rien dit ? « Qu'est-ce qui s'est passé ?! »

« J'ai obtenu sa garde pour trois jours par semaine, je croyais que je te l'avais dit tout à l'heure ? »

« Non ! » ; répondit rapidement son ami. « C'est vrai ? C'est génial ! T'as convaincu le juge ? »

« Pas sans mal, mais oui. »

« Et tu as sa garde pour de vrai ? En tant que tuteur ? »

« Oui, j'ai hérité de la paperasse du collège et des charges en plus de son caractère de cochon. » ; taquina gentiment l'androgyne. Noa fit la moue, et Gabriel fut étonné qu'il ait accepté une telle responsabilité. Ce n'était pas seulement accepter un adolescent sous son toit, c'était s'en occuper comme s'il était son enfant, avec toutes les contraintes, les choses à payer, et puis surtout veiller sur lui correctement. « Mais bon, je suis content d'avoir réussi. »

Noa lui lança un sourire, lui aussi l'était ! Surtout rassuré et soulagé. Trois jours avec Bill signifiaient aussi trois jours loin de sa famille et c'était juste ce qu'il voulait.

Finalement, la discussion s'orienta sur le futur petit emménagement de l'adolescent chez lui et le temps passa comme ça, entre organisation, anecdotes, rires. Une soirée qui, au final, leur fit du bien à tous.  

Chambre 248.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant