Les deux chevaliers débouchèrent sur le quartier le plus pauvre de la capitale après plusieurs minutes de marche silencieuse. L'entrée des souterrains par laquelle ils émergèrent était perdue au milieu de nombreux anciens canaux qui avaient jadis servi d'égouts à la cité. Indépendamment des ruines d'Agrisa, cette partie de la ville était réputée être la plus dangereuse. Et bien que des gardes soient présents, ils limitaient très souvent leurs patrouilles à la place principale et à trois rues du quartier, en particulier la nuit. Naturellement, le manque de présence des autorités n'était pas sans déplaire aux Noirelames et aux autres groupes de voleurs qui sévissaient un peu partout dans la capitale et ses environs. Depuis longtemps, beaucoup avaient élu domicile dans les parages.
Garance et Sérion longeaient les murs des larges conduits et éloignaient à grand renfort de coup de pied les quelques rats assez imprudents pour s'approcher d'eux. A l'extérieur, le soleil commençait à se coucher, annonçant la fin de la journée sous le couvert d'un voile lumineux rouge-orangé.
— Mais quel quartier magnifique. Aussi charmant que dans mes souvenirs, dit la jeune femme tout en grimaçant.
Elle renifla la manche gauche de son vêtement.
— C'est décidé, ce soir, le bain est à moi. Je pense l'avoir amplement mérité.
Sérion rit de sa réaction.
— T'ais-je déjà raconté la fois où je poursuivi l'une de mes cibles jusque dans les égouts de la cité-état d'Ardisia ?
A sa question, Garance comprit qu'elle s'était encore plainte inutilement. Elle le regarda quelques secondes, un léger sourire embarrassé sur le visage, puis reprit sa posture initiale.
— Oui, Sérion... (Elle soupira.) Et plus d'une centaine de fois. Tu te fais un plaisir de constamment nous rappeler ta mésaventure chaque fois que l'un de nous peste après la puanteur de certaines ruelles.
— En effet, et sache que contrairement à toi, ma belle, je ne suis pas né, et encore moins été élevé, dans le confort d'une jolie forteresse où tous mes besoins étaient satisfaits. Crois-moi, ce quartier, aussi pauvre soit-il, n'a absolument rien à envier à certains bas-fond des cités elfiques de Perica. Il y a pire, bien pire.
Il expliqua cela à Garance, un air triste sur le visage. Pour Sérion, évoquer sa terre natale n'avait jamais été simple. Même encore aujourd'hui, de douloureux souvenirs revenaient souvent le hanter, parfois sans prévenir. Quand cela advenait, il pouvait passer de longues heures à contempler un point dans le vide, le regard éteint. Les autres membres de la Légion étaient conscients de cela et tâchaient de faire leur possible pour le distraire quand l'elfe se perdait dans des pensées empoisonnées.
Garance constata aussitôt le changement d'humeur de son ami et s'en voulut un peu. Elle savait à quel point ces sujets étaient encore sensibles pour lui. Sans oublier le fait qu'elle avait encore râlé. La jeune femme s'arrangea donc pour changer de sujet en espérant que sa diversion fonctionnerait. Et cela sembla être le cas.
— Tu sais, d'habitude je m'arrange pour sortir par le passage qui donne sur l'est du port, près des entrepôts.
— Même si cela te rallonge le trajet ?
— Oui, je ne rate jamais une occasion de contempler l'océan. En particulier à l'heure du crépuscule, comme maintenant.
— Je vois... C'est une idée intéressante. Je tâcherais de m'en souvenir pour la prochaine fois.
Ils s'avancèrent dans une première ruelle, la terre sous leurs pieds était encore humide des averses de la veille. Les maisons autour d'eux étaient des plus délabrés. Il n'y avait qu'à les observer pour comprendre la détresse et la pauvreté de ce quartier : des trous dans les toitures et les murs, des portes qui tenaient à peine debout et de nombreux détritus qui jonchaient le sol des rues, juste au pied des maisons. Beaucoup des habitants avaient un regard quasi-éteint.
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Toi qui apportes la nuit
FantasíaLes légendes parlent des Abysses comme d'une vision sombre et tordue du monde, comme d'un cauchemar éveillé dont nul ne pourrait s'échapper. Dans leurs sillages ne se trouvent que mort et désolation et les rares survivants qu'elles laissent derrière...