Le trône d'Agrisa s'était brisé il y a longtemps. Fendu en deux, la partie supérieure du dossier gisait au sol. Avec le temps, la poussière et de nombreuses toiles d'araignées avaient fini par le recouvrir. Mais bien que délaissé, il n'était pas complètement abandonné. Depuis un peu plus d'une décennie, un curieux objet se trouvait posé sur l'assise et était la source des suppliques d'un petit groupe d'Abyssaux qui n'avait presque jamais quitté les lieux. Quand ils n'étaient pas à genoux à supplier l'étrange totem, ils erraient généralement dans les couloirs vides et sombres du palais, comme s'ils en avaient depuis toujours eu la garde.
L'objet de leur vénération était étrange de par son apparence car celle-ci ne ressemblait en rien aux décors qui les entouraient. Haut d'une vingtaine de centimètres et constitué d'une pierre similaire à de l'obsidienne, le totem luisait d'un sombre éclat violet. La lumière n'était pas très intense et permettait à peine de distinguer le contour des meubles et autres éléments alentours.
Sa base était cylindrique et le haut avait été poli de telle sorte qu'il formait un petit dôme. La surface n'était pas tout à fait lisse ; les marques du burin étaient encore très visibles. De nombreux sillons gravés avec précision, et imbus d'une magie ancienne, s'assemblaient pour représenter les traits d'un curieux personnage. Une étrange force se dégageait de ce tracé en apparence simple. Trois éléments le composaient : de longs cheveux ondulés, un masque en forme de crâne et un objet qui s'apparentait à une épée.
Cette nuit-là, seul un des quatre Abyssaux habituellement présent se tenait agenouillé près du trône. Les bras le long du corps, il fixait d'un regard vide l'étrange statuette. De temps à autre, un râle sinistre s'échappait de ses lèvres. Ses yeux étaient noirs comme de l'encre. Les tâches sombres caractéristiques de la Souillure recouvraient par endroit sa peau d'une pâleur immonde. Son physique était déformé et méconnaissable ; difficile de dire si cette créature avait un jour appartenu au genre humain.
— Aide...moi..., dit l'être tout en tendant son bras vers le totem.
C'est une voix emplie d'agacement et de moquerie qui lui répondit.
— T'aider ? Non mais tu t'es regardé ? Il n'y a plus rien à aider là. Tu es juste bon pour la tombe. (La voix soupira.) Cela fait treize ans qu'il me brise les tympans avec son "aide-moi"... Silence à la fin. Et va donc voir ailleurs si j'y suis.
— Aide...moi...
— Par le sang et la cendre... Douce ironie... Me voilà passé, moi, l'Archonte Liel, d'antique entité crainte de tous à misérable statuette pseudo-sacré frôlant l'inutilité et perdue au fin fond d'un souterrain poussiéreux ! Vivement que je sorte de ce trou à rats... Et dire que je n'en serais pas là si cette petite mage humaine avait réussit son coup... Ces mortels alors... Même au moment où vous commencez à vous dire qu'ils pourraient finalement avoir un semblant d'utilité, et bien il s'avère qu'en fait...non.
Soudainement, deux nouvelles créatures similaire à la première firent leur apparition. Elles marchaient d'un pas lent et lourd.
— Regardez-moi ces imbéciles... Il fut un temps où subjuguer des Abyssaux de bas rang avait été une tâche des plus aisées... Et me voilà aujourd'hui à devoir endurer leur charabia et leurs complaintes vides de sens...
Les deux Abyssaux montèrent les quelques marches qui menaient à la petite estrade sur laquelle se trouvait le trône. Ils passèrent à côté, sans un regard pour Liel, puis quittèrent la salle. Ce qui ne fut pas sans déplaire à l'Archonte.
— Enfin bon, qu'importe... Il va falloir que je joue finement à présent. J'ai usé d'une part non-négligeable du peu de force que j'avais recouvré. Et en plus l'autre déchet en a conscience. Voilà qui ne joue pas en ma faveur. Quoi qu'il en soit, la présence des Immaculés ici ne m'enchante guère... Ils viennent pour me tuer, voilà qui est certain... Enfin...pour essayer de me tuer. Ils étaient déjà une plaie avant mon emprisonnement et de ce que j'ai pu voir, ils sont toujours aussi susceptibles... Je n'ai senti la présence que d'un seul de ces chiens galeux et, pour être honnête, cela est mieux ainsi. Espérons que les choses demeurent telles qu'elles sont... Tiens...j'ai déjà oublié le nom de l'autre bouffon blanc... Bah, qu'importe. Cela n'a pas d'importance.
L'Abyssal qui se trouvait à genoux se leva soudainement puis quitta à son tour la salle en prononçant de nouveau les mêmes mots.
— Aide...moi...
— C'est cela, vas donc rejoindre tes camarades et laisse-moi en paix... Ah... Quand je repense à ces trois imbéciles qui ont été à deux doigts de trépasser... Quelle bande d'amateurs... Même pas capable de faire face à un Immaculé... Heureusement que j'ai besoin d'eux parce que dans le cas contraire, je les aurais laissé mourir sans le moindre état d'âme. Leur trépas aurait au moins eu un semblant d'esthétisme, bien que je trouve honteux de trépasser de la main d'un tel cloporte... Les mortels ont toujours eu ce talent inégalé de mourir comme des imbéciles. Un fait des plus étonnant puisqu'un grand nombre de ceux que j'ai rencontré n'ont cessé de me casser les oreilles avec leur mort "honorable et glorieuse". Enfin bon... En résumé, j'ai fait ce que j'ai pu pour attirer leur attention tout en économisant le plus possible mes forces.
Liel soupira.
— D'ailleurs, en parlant des autres incapables, ça me fait repenser à cette mage... J'ai bien l'intention de faire tenir la promesse de leur mère à ces petits jeunots. Ils me seront utiles...peut-être. Quand à savoir lequel des deux, j'ai bien ma petite idée mais encore faudrait-il qu'elle descende jusqu'ici... Ce qui est loin d'être gagné... Jamais n'aurais-je cru dire cela un jour mais... La lumière du soleil me manque...
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Toi qui apportes la nuit
FantasíaLes légendes parlent des Abysses comme d'une vision sombre et tordue du monde, comme d'un cauchemar éveillé dont nul ne pourrait s'échapper. Dans leurs sillages ne se trouvent que mort et désolation et les rares survivants qu'elles laissent derrière...