Lettre de Bash à Gilbert

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Cher Gilbert,
Excuse-moi de ne pas t'avoir répondu plus tôt.
J'ai bien compris ton dilemme avec Anne et, il y a peu de temps, je t'aurai dit de foncer faire ta demande. Je sais, en effet, ce que cela fait d'aimer une femme extraordinaire auprès de qui on souhaiterait plus que tout passer de longues années. Mais malheureusement, je ne peux te prodiguer des conseils pour lesquels je m'interroge moi-même.

Il s'est passé beaucoup de choses depuis ma lettre précédente où j'annonçais nos fiançailles et je me doute que de là où tu te trouves tu dois encore les ignorer.

Muriel et moi, nous nous sommes interrogés sur la meilleure façon d'annoncer notre mariage. Nous avons d'abord commencé par ma famille. Un soir, alors que Muriel mangeait avec nous, je l'ai prise par la taille et l'ai annoncé à ma mère et Elijah. Un silence se fit alors que ma mère continuait à s'occuper du repas. C'est seulement lorsque ma fiancée s'en est retournée en moto — ce qui d'ailleurs rebute ma mère au plus haut point — que cette dernière m'a sermonné durant une heure entière. Je sais que tu peux t'imaginer aisément la scène. Elle pense que je profite de cette «blanche» afin de vouloir m'élever de ma condition. Elle trouve notre amour immoral et refuse de rester auprès de nous si ce mariage venait à se faire. Et elle a ensuite prié pour que je retrouve la raison avant de claquer la porte de sa chambre.

Le lendemain, je n'ai pas osé raconter à Muriel l'admonestation que j'avais reçue, d'autant que nous devions tous deux aller voir le prêtre afin de lui demander de publier les bans. C'était un véritable geste d'ouverture que faisait Muriel car, tu ne le sais peut-être pas, mais elle est peu encline à la religion. Décider de célébrer notre mariage à l'église était donc une manière bien à elle d'accepter mes convictions et surtout celles de son entourage.

Gilbert, je me doutais que nous aurions quelques difficultés à faire accepter notre couple atypique mais Muriel était si enthousiaste et mettait tellement de conviction afin de balayer tous mes doutes. Malheureusement, mes craintes étaient réelles et bien en deçà des soucis qui nous attendaient. J'ai bien cru que le prêtre allait faire un malaise devant nous. Il a bredouillé une excuse et a pris congé pour s'empresser d'aller voir le maire.

J'ai bien vu que Muriel a été quelque peu décontenancée par sa réaction mais ne voulant rien faire paraître, elle a haussé les épaules et m'a entraîné directement chez Mrs Rachel Lynde chez qui elle espérait plus de compréhension.

Il n'en fut rien, Gilbert, et je t'avoue que cela ne m'a guère étonné. Dire que Mrs Lynde était stupéfaite serait un euphémisme, car elle en a même perdu ses mots un instant. Un instant seulement. Muriel, avec son ton d'espièglerie que j'admire chez elle, l'a taquinée en disant que cela faisait une pierre deux coups et que cette brave Rachel n'aurait plus à se soucier de trouver un mari pour l'un et une épouse pour l'autre. Que nous avions résolu en une fois ses deux problèmes les plus insurmontables et la libérions du coup de son rôle difficile — et non moins important — d'entremetteuse locale. Les yeux de Mrs Lynde n'arrêtait pas de passer de mon visage à celui de Muriel, espérant peut-être y trouver un rire contenu prouvant qu'il s'agissait d'une mauvaise plaisanterie. Mais lorsqu'elle vit la main de ma douce se poser sur la mienne d'un geste tendre, les émotions qui se peignirent sur le regard de la brave dame se muèrent en tristesse, incompréhension et même de panique.

Mrs Lynde chercha ses mots, essayant visiblement de trouver ceux qui seront les plus appropriés mais j'avais compris ce qu'elle voulait dire avant même qu'elle ouvre la bouche. Elle ne voulait visiblement pas faire de peine à Muriel, ni peut-être à moi également, mais elle nous expliqua que la communauté n'accepterait probablement pas qu'une blanche se marie avec un nègre*.

Voilà, le mot était lâché! Au yeux de tous, je ne suis que ça, un nègre, un homme noir. Et cette « couleur » de peau expliquerait donc à elle seule que je ferais selon eux un mauvais mari, un mauvais père et que je ternirai l'image de mon épouse, voir de toute la population. Et pour peu, si ma fiancée n'avait pas un si fort caractère, on aurait pu m'accuser de la forcer!

Mrs Lynde avait raison car le lendemain, tout Avonlea était au courant de notre projet. Et la faute était à imputer au prêtre, son ami le maire et ses acolytes. Ils avaient, en seulement quelques heures, réussi à liguer une bonne partie de la population contre nous, et surtout contre moi.

Mrs Lynde se fit discrète, tenaillée entre son rôle auprès de l'assemblée communale et son amitié pour nous. Seuls les Cuthbert et quelques habitants nous ont témoigné leur sympathie sincère.

L'aversion généralisée contre notre union ne s'est pas arrêtée là. En plus de refuser de célébrer notre mariage et le reconnaître, certains sont allés jusqu'à menacer la fonction même de Muriel au sein de la collectivité. Argumentant qu'on ne peut tolérer qu'une femme ayant choisi un mode de vie aussi honteux puisse donner cours et même approcher leurs enfants!

Imagine à présent dans quel état je me trouve mais surtout ma pauvre Muriel! En lui demandant ma main et osant déclarer mon amour au grand jour, j'ai ruiné sa situation et son intégration au sein de la population. Je suis triste, mon ami.

Je n'aurai jamais cru t'écrire cela un jour mais qu'est-ce que ta présence et celle d'Anne nous manquent! Vous aviez ensemble tellement d'énergie et n'hésitiez jamais à prendre le pouvoir afin de changer les mentalités de cette petite communauté à l'esprit parfois étriqué. Avonlea a perdu beaucoup avec votre départ. Les Cuthbert ont beau nous soutenir, ils n'ont que peu de poids à eux seuls.

Un peu comme toi, je me retrouve dans une impasse car quoique je décide cela ne sera pas sans conséquence. Voilà des jours que je rumine. Je suis sur le point de retirer mon engagement parce que je ne veux pas lui faire perdre son emploi qu'elle apprécie tant. Un instant, j'ai même pensé à partir travailler ailleurs afin de laisser le temps panser les blessures d'une séparation mais je suis père maintenant et j'ai tes vergers à faire fructifier.

Quoiqu'il en soit, avant de prendre une décision, je vais appliquer un conseil que je m'apprêtai à te prodiguer: celui de parler. Discute avec Anne de tes sentiments, tes espoirs et tes craintes, simplement et sans détours. Peut-être que de cet échange naîtra une solution qui répondra à vos attentes. Je m'engage de mon côté à faire de même, de toutes façons, Muriel ne me laissera pas décider pour elle!

Désolé mon frère que cette lettre ne soit pas aussi optimiste que la précédente. Tu vas devoir reporter ton séjour dans l'île du Prince Édouard comme le mariage n'aura pas lieu, en tout cas pas à la date que nous l'espérions si il a lieu un jour. J'imagine que tu te faisais une joie d'y revoir Anne et tu me vois désolé de te priver de cette occasion.

Pardonne-moi de m'être aussi épanché autant mais tu es et restes mon seul et unique véritable ami. J'espère que mes nouvelles ne vont pas perturber ton esprit et te distraire de tes chères études.

Travaille bien, Gilbert.
Bon courage et j'espère avoir de tes nouvelles prochainement.
Bash

* Suite à une remarque qui m'a été faite à propos du terme employé, je tiens à préciser ceci :
J'ai hésité à l'écrire mais ma fanfiction se situe justement dans une période précise de l'Histoire (avec un grand H) avec des termes de l'époque (également utilisés dans la série). J'ai apprécié que la série Netflix frôle le problème de la condition des personnes noires dans l'Amérique du Nord à cette époque. J'ai fait des recherches de mon côté afin d'être cohérente sur ce qui se passait exactement à l'est du Canada, leurs origines et le périple qu'ils ont fait pour arriver jusque là. Dans mes textes, Anne n'utilise pas ce terme afin de marquer (à ma manière) un certain respect. Mais je ne me vois pas censurer un mot qui était employé à cette époque et qui, justement, représente et dénonce le problème. J'espère n'offusquer personne en l'utilisant, ce n'est pas mon but que du contraire!

 J'espère n'offusquer personne en l'utilisant, ce n'est pas mon but que du contraire!

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Anne avec un e - Lettres et confidencesDes histoires addictives. Découvrez maintenant