Journal de Anne Samedi 10 octobre

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J'ai pensé à Gilbert toute la semaine, bien plus qu'à l'accoutumée. Je me demandais s'il avait bien reçu le dessin de Cole et ce qu'il en avait pensé. Dans sa lettre, rien d'inhabituel. Évidemment car celle-ci datait de la semaine précédente et avait mit comme d'habitude plusieurs jours pour me parvenir. Je ne savais donc pas ce qu'il avait fait le jour de son anniversaire et s'il avait reçu d'autres vœux de la part de ses connaissances.

Ce samedi après-midi, comme un rituel hebdomadaire déjà bien rodé, nos amies s'agglutinaient à nos fenêtres pour scruter les garçons qui arrivaient à la grille. Ruby était la plus impatiente de toutes car depuis des semaines Moody n'avait pas manqué un seul jour de visite. Il a inventé un prétexte auprès de ses parents afin de se rendre à Charlottetown tous les samedis après-midi, ce qui ne semble pas déplaire à notre petite Ruby. Pendant ce temps, Diana était assise sur son lit à essayer de lire un livre que lui avait recommandé John McDonald. Moi, j'étais installée sur le mien et cherchais une rime pour un poème.

C'est alors que c'est exclamée Josie. Je n'avais d'abord pas prêté attention à ce qu'elle disait jusqu'à ce que j'entende un prénom qui me fit tressaillir.
- Mais si regardez, on dirait bien que c'est Gilbert qui parle avec Moody!
Je relevais instantanément la tête et croisais les yeux de Diana toute aussi étonnée.
- Oui, tu as raison. Il lui ressemble beaucoup, enchérit Tillie.
- Ne devrait-il pas être à Paris? S'étonna Josie.
Alors qu'elles continuaient à piailler ensemble, je me glissai, fébrile, jusqu'à la fenêtre afin de juger par moi-même de l'identité de l'inconnu.

Mon cœur omit un battement lorsque je le vis. Et je n'eus aucun doute que c'était lui, malgré la distance et sa casquette qui, de là où j'étais, lui cachait une partie du visage. Mon regard vissé sur lui ne le quitta pas des yeux lorsque la grille fut ouverte mais je sursautai lorsqu'il leva la tête vers nous en s'approchant de la maison. Il fit un petit sourire qui me fit rougir instantanément. Mes amies s'interrogeaient sûrement sur sa venue mais moi je ne les entendais plus. J'avais le front collé à la vitre froide, essayant de reprendre mes esprits et mon rythme cardiaque. Je ne sais pas combien de temps cela dura. Diana apposa une main sur mon épaule et soudain je pris conscience de là où je me trouvais. Un silence régnait autour de nous. Toutes nos amies à présent en arc de cercle autour de moi me regardaient bouches bées. Mon nom résonna dans le couloir, Madame Blackmore m'appelait et à la manière dont elle s'exclamait ce n'était visiblement pas la première fois. Ruby ouvrit la porte, Diana me poussa pour que je la suive. La porte à peine refermée, une clameur éclata dans notre chambre dont je ne prêtai pas attention.

Je ne me souviens pas comment je suis arrivée jusqu'au petit salon, mes pas m'y ont conduits pour moi en suivant Ruby. C'est quand je me retrouvai face à lui que je compris que je ne rêvais pas, qu'il était bien là, en chair et en os. Je réalisai alors le voyage qu'il avait dû faire et cela m'emplit d'une joie immense. Je l'aurait bien embrassé mais la salle était pleine de jeunes gens gênés devant le regard méfiant de Lily.

Gilbert se tenait debout, la casquette dans une main et un petit bouquet de dahlias de l'autre qu'il me tendit timidement. On s'assit tous deux maladroitement sur deux chaises contiguës en veillant à préserver une distance que la bienséance et le regard scrutateur de Lily nous imposaient.

Nos étions tels deux niais qui se dévoraient des yeux. Les siens étaient sombres tant ses pupilles étaient dilatées. J'avais mille questions à lui poser et si peu de temps devant nous. Lorsque je pris une inspiration pour enfin lui parler c'est lui qui prit la parole en premier.
- Merci pour ton cadeau d'anniversaire ! Cela m'a fait énormément plaisir de recevoir ton portait.
- Oh, ton cadeau, oui. Baragouinai-je, empotée.
C'était comme si mes mots n'arrivaient plus à mon cerveau. J'avais tant à lui dire mais je n'arrivais pas à réaliser ce que mes yeux voyaient, ce que j'espérais depuis tant de temps.
- Il est très ressemblant! Je l'ai posé sur la table qui me sert de bureau, ainsi je peux te voir lorsque j'étudie.
Je l'écoutais, je m'imprégnais de sa voix qui m'avait elle aussi tant manquée. Il me regarda et fronça les sourcils, la tête un peu penchée, sûrement étonné de me voir si silencieuse.
- Tu... tu n'es pas contente que je sois venu ?
- Hein? Si bien sûr! C'est que... je suis... surprise.
- Tu veux te pincer ? Me dit-il le regard mutin.
- Pardon?
- Comme l'autre fois, tu sais... pour savoir si c'est bien réel!
- Oh, heu... je le devrais peut-être, fis-je en souriant bêtement.
On se regarda encore un moment. Puis un claquement de main résonna dans la pièce et nous fit sortir de notre bulle, il était destiné à un autre couple probablement pour leur rappeler les règles établies.
- Gilbert, excuse-moi, simplement je ne m'attendais pas à te voir.
- C'est le propre d'une surprise, Anne! Est-elle bonne au moins?
- Évidemment! C'est un long voyage que tu as fait!
- Je suis parti depuis hier soir. Je... je voulais te remercier pour ton cadeau.
- Tu as fait tout ce trajet... juste pour me remercier?
- Oui, enfin non, ça c'est l'excuse! Je... j'avais... besoin de te voir, Anne. Dit-il en baissant le ton afin de ne pas être entendu des autres.
- C'est réciproque, Gilbert! Mais c'est si soudain. Je ne réalise simplement pas que tu es là, juste en face de moi. J'ai l'impression de rêver!
- Je te pincerai volontiers mais je doute que mademoiselle la geôlière m'autorise à te toucher, fit-il en me montrant du regard la direction de Lily qui se tenait droite et sillonnait à présent la pièce les mains derrière le dos.
- Ton bouquet est magnifique. Dis-je en rougissant afin de penser à autre chose qu'à l'envie qu'il me touche, qu'il me prenne dans ses bras, voir qu'il m'embrasse.
- Je doute que ce soit tes favorites mais en plein mois d'octobre c'est tout ce que j'ai trouvé!
On continua la conversation par des banalités, il m'expliqua son trajet assis auprès d'une famille bruyante puis ensuite d'un couple qui ne cessait de se disputer. Il me demanda des nouvelles de mes amis. Je lui parlai de mes cours, de l'envie de retourner aux Pignons verts pour Noël. Un peu avant la fin de la visite, on s'accorda pour essayer de se retrouver à Avonlea durant le congé de fin d'année. C'était encore de longs mois à attendre, et à l'évocation de cela je sentis sa voix trembler un peu. Je voyais bien qu'il était aussi torturé que moi de ne pouvoir ne serait-ce que se tenir la main. J'avais envie de lui dire que c'était difficile pour moi aussi, qu'il me manquait tous les jours et que cela me déchirait de le laisser partir. J'espère qu'il a vu dans mes yeux ce que mes lèvres n'ont pu exprimer.

Et puis la visite réglementaire se termina bien trop vite. On se regarda, on bafouilla, on se serra la main gauchement et il partit aussi vite qu'il fut venu.

Lorsque je remontai dans ma chambre les fleurs en main, Ruby y avait déjà rejoint les autres afin de leur raconter ce que elle avait pu voir et les autres seulement imaginer. J'aurai préféré me retrouver seule ou avec Diana en cet instant et non dans ce qui ressemblait à un tribunal de l'Inquisition. Les questions sifflaient dans mes oreilles auxquelles je n'arrivais pas à répondre. Je sais que mes amies étaient juste curieuses mais elles ignoraient la torture que je vivais présentement. Diana eut pitié de moi et les convainquit de postposer mon interrogatoire car il lui semblait que je ne me sentais pas bien. Nos amies partirent prendre le thé. Avant qu'elle sorte les accompagner, je remerciais Diana du bout des lèvres et me mît en boule sur mon lit.

Diana me laissa seule une bonne heure puis revint auprès moi, inquiète. Elle avait cru en me voyant que Gilbert était porteur d'une mauvaise nouvelle et souhaitait peut-être mettre fin à notre histoire. Je la rassurais. J'étais juste submergée d'émotions et triste de l'avoir laissé partir si vite sans avoir pu lui dire tout ce que j'avais sur le cœur.

Le soir après le souper, je savais que je devais des explications et des réponses à nos amies, aussi nous nous retrouvâmes toutes en chemise de nuit et oreillers dans notre chambre afin d'assouvir leur inévitable et insatiable curiosité à la lueur des bougies.

Maintenant il fait nuit et je ne dors toujours pas. Cette journée a été trop riche en émotions et maintenant que je me la remémore, je ne cesse de me reprocher mon comportement gauche et peu chaleureux envers celui qui a passé des heures de train juste pour venir me voir.  Cole pourra bien rire de moi demain lorsqu'il l'apprendra!

Il me faut maintenant écrire une lettre à Marilla, j'ai bien trop tardé. Je ne souhaite pas qu'elle et Matthew l'apprennent par un autre que moi et a présent que j'ai tout dit aux filles, tout Avonlea risque d'en être informé d'ici peu!

 Je ne souhaite pas qu'elle et Matthew l'apprennent par un autre que moi et a présent que j'ai tout dit aux filles, tout Avonlea risque d'en être informé d'ici peu!

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Anne avec un e - Lettres et confidencesDes histoires addictives. Découvrez maintenant