C'est toute essoufflée que j'approchais les abords de la maison de Miss Stacy. Gil arrivait lui aussi de son côté, au galop sur son cheval. Il en descendit, attacha les rennes à un arbre et en trois pas se posta en face de moi avec un grand sourire.
Je devais être bien misérable à regarder, mon bonnet de travers, les cheveux sûrement défaits, mes joues rougies de chaleur d'avoir couru, haletante, la robe de Marilla sous mon vieux manteau. Mais Gil ne semblait pas perturbé par cette triste image de moi. Il s'approcha encore et, sans un mot, m'embrassa. Surprise très agréablement par cette fougue dont je ne me lasse jamais, je lui répondis avec délectation. Puis nous nous écartâmes et, les yeux dans les yeux, nous partageâmes le même sourire.
- Bonjour, lui murmurai-je.
- Bonjour ma douce, glissa-t-il. Tu m'as manqué.
Alors que nous étions dans notre bulle de bonheur, à nous murmurer des mots doux, front contre front, le regard accroché et les mains liées, la porte de la maison s'ouvrît. Muriel était dans l'encadrement de son entrée, les bras croisés. Elle lâcha un soupir.
- Quel tableau charmant! S'exclama-t-elle avec un sourire sincère mais empreint d'une certaine nostalgie.
Embarrassés d'avoir été surpris dans un moment si intime, nous nous sommes retournés et avancés vers elle. Gil avait gardé sa main dans le creux de ma taille et ce contact m'apportait une sérénité immédiate et bienvenue.
Muriel nous fit entrer. Elle nous attendait, en témoignaient la bouilloire frémissante sur le feu et les tasses dépareillées posées sur un plateau de bois lui-même même placé sur de grosses caisses. Elle interrogea Gil sur ses études et sa vie à Toronto. Ils parlèrent un moment du docteur Emily Hokes et des dernières avancées de la médecine.
Moi de mon côté j'étais perdue dans mes pensées, bien différentes de ces considérations médicales. Je balayai du regard l'amoncellement de malles et le reste la pièce qui avait été dépouillée de toute empreinte personnelle de Muriel, à part les quelques dessins floraux tamponnés à même les murs. Seuls de rares meubles rudimentaires demeureraient bientôt dans ce logement de fonction.
- Pourquoi? Lâchai-je malgré moi d'une voix faible alors que je pensais garder ces mots pour moi.
Mes compagnons s'interrompirent et me regardèrent, étonnés et peu sûrs d'avoir bien entendu.
- Pourquoi quoi, Anne? Me demanda-t-elle.
- Pourquoi tout ça, fis-je en montrant les caisses. Pourquoi fuir?
Gil posa une main compatissante sur mon bras.
- Oh Anne, c'est compliqué et je sais que je vous dois des explications. Fit-elle la voix tremblante.
Alors s'en suivit un long monologue emprunt d'émotions. Elle nous conta ses premiers moments de grand bonheur et d'amour véritable pour Sebastian, puis le couperet inéluctable du révérend et du maire. J'en frémis en repensant aux paroles qu'ils m'avaient eux-mêmes dites quelques heures plus tôt et qui n'avaient pas eu tout à fait le même sens. Puis Muriel relata les vives réactions d'une partie des citoyens qui s'opposaient à ce qu'elle garde son poste si elle continuait à fréquenter cet homme. Elle nous raconta enfin comment Bash avait retiré son engagement et la douleur et l'incompréhension que cela lui avait provoqué.
Gil prit à ce moment-là la parole, lui expliquant ce que son ami lui avait confié.
- C'est pour vous qu'il l'a fait, Muriel! Défendit Gil. Parce qu'il vous aime! Il ne voulait pas vous empêcher de vivre votre vie. Il connaît la passion que vous avez d'enseigner et ne voulait pas être celui qui vous en priverait. Et puis, ainsi détachée de votre promesse, vous pourrez vous remarier et fonder une famille...
Je fus étonnée par ces phrases dites avec beaucoup de sensibilité. Ainsi donc c'était le vœu de Bash? De sacrifier son amour? Mais je n'eus pas le temps d'y réfléchir que Muriel répondait avec véhémence :
- Et si MOI je ne le voulais pas? A-t-il pensé à ce que je désirais vraiment? M'a-t-il concerté avant de prendre une décision aussi catégorique et unilatérale ? Un couple, cela décide à deux! Et je pense que celui qui fuit, c'est lui et non moi!
Je croisai alors le regard de Gil, tout aussi impuissant que moi face à cette discorde dont nous ne voulions guère être les intermédiaires.
- Et que faites-vous de l'avis du révérend et du maire? Vous savez qu'on ne vous laisserait pas professer si vous continuez à entretenir une relation hors mariage. Dit Gil.
- Et pensez à Delphine, vous m'écriviez combien cette petite était attachée à vous. Osai-je à mon tour. Vous n'êtes peut-être pas obligée de quitter Avonlea...
C'est alors qu'elle fondit en larmes, le tête baissée dans ses mains. J'avais dit les mots de trop et ma gorge se serra de voir notre Miss Stacy, d'ordinaire si forte et d'apparence si inébranlable, s'effondrer en un instant. Nous étions intimidés et maladroits, ne sachant trop comment la consoler. Puis, après un petit moment, entrecoupé de sanglots et de reniflements, elle s'excusa et reprit la parole:
- C'est surtout pour Delphine que je pars. Pour elle et pour les frères et sœurs que je ne lui donnerais jamais.
Je me tournais vers Gil, tout aussi incrédule que moi.
Muriel nous expliqua qu'elle avait été involontairement le témoin d'une discussion entre deux personnes dont elle a préféré taire le nom. Ces dernières s'étaient exclamées que, de cette union qu'elles qualifiaient d'immorale, allaient naître d'immondes métisses que Miss Stacy se précipiterait ensuite d'amener à l'école. Pour elles, il était hors de question que leurs chères petites têtes blondes fréquentent ce genre de personnages, tout autant que l'orpheline noire de cet homme, ce dénommé Lacroix.
Gil et moi étions sans voix.
Muriel, amère, était donc arrivé à la conclusion qu'elle ne pouvait continuer à enseigner dans une école où ni Delphine, ni ses potentiels futurs enfants, ne pourraient suivre les cours. Cette ville, selon elle, n'était pas prête à cet état d'esprit. Et comme Bash avait renoncé à se battre, plus rien ne la retenait ici. Sans elle, il pourrait se remarier avec une femme que la société jugera acceptable pour lui et trouver ainsi une meilleure mère pour Delphine.
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Anne avec un e - Lettres et confidences
Fiksi PenggemarFanfiction épistolaire qui fait suite à la dernière saison de Anne with an E. Les personnages sont issus du roman de Lucy Maud Montgomery et/ou de la série télévisée qui en est inspirée diffusée en trois saisons sur Netflix (2017-2020). Illustration...
