Journal d'Anne 30 octobre (suite 3)

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À peine la porte de la maison franchie, une odeur si familière stimula instantanément tous mes souvenirs. J'avais déjà remarqué que chaque maison, chaque lieu, avait son odeur, représentant son propriétaire, son activité et ses goûts culinaires mais je n'avais jamais discerné jusqu'à présent celle des Pignons verts, probablement bien trop accoutumée à elle. Que c'est étrange de penser qu'il m'avait fallu me séparer d'elle et de revenir pour la découvrir!

La cuisine, chaude et accueillante, sentait le pain, la soupe, les épices et le propre dénotant des effluves de cheval et de terre humide ressenties un peu plus tôt à l'extérieur. Les odeurs de Marilla et Matthew à n'en point douter.

En m'entendant arriver, Marilla s'exclama et accourut. Elle me serra dans ses bras dans une étreinte rare et maladroite mais au combien délicieuse. Puis elle remarqua la présence de Gil qui avait souhaité la saluer. Elle le salua en retour mais elle semblait tour à tour surprise, heureuse et contrariée. Elle me gronda en constatant mes joues glacées et mes lèvres bleuies et m'ordonna de me défaire de mon manteau, de mon écharpe, de mes gants et mon bonnet pour aller me réchauffer immédiatement auprès du feu.

Je lui obéis alors qu'elle conversait avec mon cher Gil mais celui-ci s'arrêta de parler en me regardant bouche bée. Marilla, s'interrogeant sur son mutisme soudain, se retourna vers moi et comprit bien avant moi la raison.
Mes cheveux étaient détachés et devaient cascader telles des lianes rousses et sauvages. Mais surtout je portais aujourd'hui la robe à carreaux que j'avais mise pour la première fois le jour de mon arrivée au pensionnat. Aux yeux de Marilla cela semblait être une mauvaise idée mais ceux de Gil semblaient dire le contraire.
- Anne! Ta robe! Il me faudra faire de la couture, voir de nouvelles emplettes, il me semble. Grogna Marilla.
- Qu'à-t-elle donc? Répondis-je innocemment.
- Tu es bien trop engoncée dedans!
- Moi je la trouve parfaite! Récria Gil, avec un sourire mutin.
Il regretta vite d'avoir laissé sa franchise prendre une telle liberté lorsque Marilla le fusilla du regard.

Sur ce, Gilbert en profita pour prendre congé malgré l'invitation de Marilla à souper. Son ami Bash devait l'attendre depuis un bon moment. Marilla réitéra sa proposition pour le lendemain qu'il accepta après m'avoir consultée d'un regard. Nous ne pûmes nous dire au revoir que poliment d'un geste car Marilla faisait un chaperon des plus convainquant.

Sous les injonctions de ma tutrice bien intentionnée, je montais ma valise dans ma chambre et fut prise d'une nostalgie stupéfiante.
Chaque meuble, chaque objet me parlait, me rappelait un événement, une parole, une personne.
La fenêtre tout d'abord, à travers laquelle j'épanchais mes confidences à mon arbre adoré, surveillais mon ami le renard ou faisais signe à Gil.
Mon lit, dans lequel j'ai pleuré et j'ai ri, mais aussi dormi avec Ruby la nuit où elle a vu sa maison prendre feu.
Mon petit bureau qui a connu des heures bien pénibles à supporter mon écriture impatiente.
Le vieux miroir qui me montrait alors une image de moi que je n'acceptais pas et qui a été le témoin de mes plus tristes apparences. Tour à tour d'une rousseur des feuilles d'automne, puis la crinière noire ébène me faisant ressembler à une sorcière, ensuite arriva une couleur mousse des bois qui me faisait encore plus honte et enfin ma coupe de cheveux à la garçonne que même le somptueux nœud de Diana ne put enjoliver et féminiser. Dire qu'il avait fallu que ce soit ce jour-là précisément que Gil choisisse pour revenir à Avonlea!
Et enfin ma commode sur lequel ce même Gilbert Blythe avait posé mon stylo plume et une lettre que j'aurai eu mieux fait de lire plutôt que de déchirer!

Mais de tous ces souvenirs, je n'en retiens que le meilleur car cela aura été les plus belles années de ma vie. Celles de l'insouciance et de l'amitié. De la découverte de la nature et la liberté des grands espaces. De l'instruction, de mes premiers pas en tant que demoiselle à la recherche constante de justice.

Mais du petit miroir, je ne voyais de moi qu'une partie et ma curiosité me poussa à savoir davantage pourquoi Marilla m'avait trouvée indécente. Je me suis donc dirigée à pas de loup dans la chambre de Marilla afin de me mirer de la tête aux pieds dans sa psyché.

Mes cheveux étaient tels que je les imaginais, décoiffés, indomptables et chatoyants, mes taches de sons étaient légèrement atténuées par le manque de soleil et la bougie faisait briller mes yeux. Mais ce qui avait le plus changé ces derniers mois était sans nul doute ma silhouette. Au pensionnat, nous n'avons pas de grands miroirs et Marilla serait ravie d'apprendre que la vanité y est très mal perçue. J'avais bien remarqué au fil des semaines que mon corps changeait et que Diana avait de plus en plus de mal à serrer mon corset afin que je puisse refermer certaines de mes tenues de sortie. Mais me voir là, entière, me fit un choc.
Mon reflet n'avait plus rien d'une petite fille ni même d'une jeune jouvencelle. Je ressemblais à une femme et cette constatation me dérouta.

Pour continuer d'assouvir ma curiosité, je déboutonnais ma robe, la laissa glisser à mes pieds et m'observais avec application et amusement. Ma silhouette restait frêle, mes bras longilignes et mon teint toujours aussi pâle que le sable blanc. J'observais avec un angle de vue inédit mes deux protubérances qui avaient prit du volume tout en restant assez menus. Ma poitrine me faisait penser à deux petites pommes presque mûres, mon corset qui cachait mon ventre accentuait mes hanches nouvellement apparues. Enfin mes longues jambes s'étaient également un peu galbées. Oui, je devenais une femme. Peut-être malgré moi, peut-être un peu vite, ou peut-être pas.

Voici donc ce que la nature avait prévu pour moi. Une fleur pas aussi jolie que Winifred, qui restera à mes yeux la plus sophistiquée, telle une rose qui sait garder à distance les importuns. Je ne suis pas non plus aussi distinguée que Diana, telle une calla, pure, élégante, raffinée. Je n'ai point non plus les formes généreuses et gourmandes de Tillie qui semblent plaire à la gente masculine. Tillie serait pour moi une pivoine, fragile sous ses pétales rougissantes. Non, la nature a fait de moi un zinnia ou une marguerite orange, telles que mentionnées dans le livre des fleurs qu'à offert mon père à ma mère. Une fleur à simple corolle, sans prétention mais qui, par sa couleur dénote un peu dans un jardin.

Un craquement de bois me sortit soudain de ma rêverie et je me précipitais d'attraper ma robe et essayais de l'enfiler. Il valait mieux pour moi que Marilla ne me surprenne pas ici et encore moins dans cette situation ou sinon la soirée risquait d'être tourmentée. J'ouvris la porte, ne vis personne et me mis à courir vers ma chambre.

C'est alors que je me retrouvai nez à nez avec Jerry qui montait la dernière marche des escaliers, un broc à la main, les yeux écarquillés et la bouche ouverte dont aucun mot ne sortit. Je vis ses yeux descendre inconsciemment sur mon décolleté que je n'avais pas eu le temps de reboutonner. Embarrassée et terriblement honteuse, je saisis de sa main le broc d'eau
fumante qui m'était visiblement destiné et courut jusqu'à ma chambre en faisant claquer la porte.

 Embarrassée et terriblement honteuse, je saisis de sa main le broc d'eau fumante qui m'était visiblement destiné et courut jusqu'à ma chambre en faisant claquer la porte

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Anne avec un e - Lettres et confidencesDes histoires addictives. Découvrez maintenant