Journal d'Anne semaine du 19 au 25 octobre (3)

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Jeudi 22 octobre
Ma nuit fut courte et à laissé des sillons bleus sous mes yeux ternes. Mais je n'ai que faire de ces considérations esthétiques alors que j'ai une mission bien plus importante sur le feu. La brièveté de mon sommeil n'était que la conséquence d'un plan que j'ai longuement mûri au fur et à mesure que les heures défilaient. Et au petit matin, je me sentit prête à le mettre en application.

J'ai exposé avec force et détails le plan que j'avais gambergé à Diana, ma fidèle amie, qui comme à son habitude raisonna différemment de moi. Si je déborde d'idées, Diana, elle, est là voix de la raison, de ma raison. Avec des mots choisis afin de ne pas me braquer, elle me pointa des éléments qui s'avéraient hasardeux et ensemble nous arrivâmes à une stratégie nettement plus aboutie. Chère Diana, que serais-je sans toi?

À quatorze heures précises, notre classe avait une sortie culturelle prévue au centre de Charlottetown: la visite du musée de la ville. J'eus un petit serrement au cœur de ne pouvoir découvrir toutes les merveilles que doit regorger ce genre de temple qui rend hommage à l'histoire et aux arts mais ma mission était à mes yeux bien plus importante en ce jour. J'espère pouvoir le visiter une autre fois.

Notre stratagème était de profiter de cette sortie et du tumulte qu'elle allait forcément engendrer pour s'esquiver, Tillie et moi, hors du groupe. Diana avait préféré rester auprès des autres afin de faire diversion si nécessaire et de prendre note au cas où le professeur aurait l'idée de nous questionner. Tillie avait donc accepté avec joie et enthousiasme de prendre la place de Diana et de m'accompagner pour ce qui lui semblait être une aventure exaltante. Depuis la lettre de sa mère, c'est la première fois que je la revoyais sourire, laissant ainsi deux fossettes enjoliver son visage généreux. Elle semblait très motivée de m'aider et profiter de ses derniers moments de liberté avant son retour inéluctable.

Après avoir le plus discrètement possible faussé compagnie à nos compagnes et nos accompagnatrices, nous prîmes la rue centrale et nous nous dirigeâmes vers les bureaux du journal de l'île. Je me souviens d'y avoir été il y a presque deux ans avec Diana pour y chercher les archives concernant la ruée vers l'or. Malheureusement, Tillie et moi, nous trouvâmes porte close. Tillie était déconfite à l'idée d'avoir pris ces risques pour un si maigre résultat mais je ne m'avouais pas vaincue. Je me souvins d'un homme, un dénommé Malcolm Frost, qui nous avait aidé à l'époque à dénoncer les faux prospecteurs d'or.

Nous longeâmes la rue et pénétrâmes dans le pub où, assis à la même table, se tenait l'homme en question. Tillie était partagée entre l'excitation de se trouver dans ce genre d'établissement et la gêne qu'occasionnaient les regards des clients sur nous. Je lâchais malgré moi un soupir, Mr Frost était bien là mais à peine reconnaissable. L'homme, ancien naturaliste intelligent, appliqué et méticuleux, avait à présent l'apparence d'un habitué sur lequel le temps, la boisson et le désarroi avait fait leur œuvre. Qu'il est triste de gâcher ainsi tant de talents !

Il ne me reconnut pas de suite et je dû insister pour qu'il m'accorde un peu de son temps, qui pourtant ne semblait pas lui manquer. Je lui expliquais notre quête et lui demandais s'il ne pouvait pas rédiger un article afin de dénoncer l'injustice dont Miss Stacy était victime.

Il me regarda en levant un sourcil puis de mit à rire. Un rire grave qui faisait plus frissonner que donner envie de le partager. Il me rappela qu'il n'est pas journaliste et n'avait jamais souhaité l'être. Avoir publié cet article il y a presque treize ans avait mit fin a sa carrière de manière radicale et prématurée et il ne voyait pas ce qu'il pouvait avoir à gagner à réitérer l'expérience.

Puis il me lâcha:
- Pourquoi ne l'écrivez vous pas vous-même? Vous avez la jeunesse et la fougue. Vous vous exprimez plutôt bien et semblez assez téméraire pour vous lancer!
Tillie acquiesça:
- Oui, tu écris si bien et tu l'as déjà fait à Avonlea!
- Pour ce que cela a apporté! J'ai été trop loin, Tillie, j'ai blessé des personnes et le journal a été censuré ! Lui rappelai-je.
- Alors vous ne ferez plus les mêmes erreurs, nous rétorqua l'homme qui avait pris un malin plaisir à nous écouter.
- Mais il n'y a plus de journal à Avonlea et ce serait bien que cette histoire soit connue au-delà.
- Rédigez votre article sous un pseudonyme alors afin d'éviter les représailles et présentez-le à différents journaux. Vous verrez bien ce qui en sortira!
- Un nom de plume? Voilà qui est une brillante idée Mr Forst! Ainsi on ne pourra pas me reprocher mon immiscion.
- Puisque vous vouliez mes conseils, laissez moi vous recommander une dernière chose: vérifiez les faits, regroupez toujours les témoignages des différents points de vues. Je vois que cette affaire vous touche personnellement, mademoiselle, mais un bon journaliste se doit d'être toujours objectif. Ce que je n'ai malheureusement pas réussi à faire, termina-t-il dans un murmure.

C'est l'esprit galvanisé par cette discussion enrichissante que j'entraînais mon amie, d'un pas un peu trop rapide pour elle, dans les ruelles de Charlottetown afin de rejoindre au plus vite le musée avant que l'on remarque notre absence.

Cher journal, c'est décidé : je vais me rendre à Avonlea durant les célébrations des morts la semaine prochaine et je vais y mener mon enquête. Je deviendrai l'espace d'un moment la journaliste qui dénoncera l'injustice et les préjugés de notre société trop étroite. Je serais le Robin des bois des victimes du despotisme. Je leur démontrerai que l'amour n'a pas de couleur.

 Je leur démontrerai que l'amour n'a pas de couleur

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Anne avec un e - Lettres et confidencesDes histoires addictives. Découvrez maintenant