La tête pleine du bonheur de Tillie et de questionnements quant au mien, je ne devais pas oublier que Muriel traversait une situation exactement opposée. Et que c'était pour elle que j'étais là, dans les rues d'Avonlea, un carnet à la main.
Entre deux entrevues de personnalités de la ville, j'ai croisé par hasard Elijah. Sa jolie peau couleur châtaigne et les cheveux ébènes ne lui laissaient aucune possibilité d'anonymat et de discrétion dans la ruelle de cette si petite ville.
Je décidai de l'aborder avec mon énergie habituelle. Il s'immobilisa et me toisa de sa hauteur.
- Elijah, bonjour! Comment allez-vous ?
Je tendis une main polie qu'il ne prit pas. Il se contenta de toucher le bord de sa casquette bien enfoncée sur sa tête.
- Bonjour, me repondit-il sommairement sans prendre la peine de répondre à ma question.
Pensant qu'il ne me reconnaissait pas je continuai:
- Je suis Anne, Anne Shirley Cuthbert des Pignons Verts!
- Je sais qui vous êtes, m'interrompit-il. Vous êtes la mannaj de M'sieur Blythe.
- La... ?
- La femme, l'amie quoi.
- Oh, heu... oui fis-je surprise.
- Comment se porte votre famille? Votre beau-père, Delphine et la mère de Bash vont-ils bien?
Il sembla réfléchir et lâcha:
- Leur santé est bonne.
Son ton frisait l'impolitesse mais je n'en prenais pas ombrage car je me doutais que peu d'habitants d'ici l'abordaient aussi spontanément que moi. Je décidai donc de parler plus franchement, profitant de l'occasion.
- Par hasard, retournez vous chez vous?
- Je me rends chez Mr Blythe. Vous voulez que je lui passe un message?
- Oh oui s'il vous plait, ce serait très aimable à vous!
Il me regardait impassible, attendant la suite.
- Dites-lui que Miss Stacy nous invite à prendre le thé, lui et moi, et que je l'attendrai là-bas vers seize heures trente.
Il renifla, l'air mauvais et s'exclama:
- Hum, chez la sorcière!
- Je vous demande pardon?
- Cette femme a fait beaucoup de mal, mademoiselle.
C'est alors qu'il s'emporta:
- Elle a séduit mon beau-père alors que ma mère était à peine enterrée, elle lui a monté la tête et lui a fait miroiter une vie qui n'était pas pour lui! Maintenant, il n'est plus que l'ombre de lui-même.
Je restais stoïque, ne sachant qu'ajouter.
- Vous savez, mam'zelle c'est pas pour être méchant mais les chiens ne vont pas avec les chats. On n'est pas fait pour se mélanger. Vous voyez pas les choses comme nous et nous on aime pas quand on décide à notre place de ce qu'on peut faire ou pas.
J'étais stupéfaite de son discours. Ainsi donc l'aversion qu'ont les personnes de couleur pâle pouvait être réciproque pour les gens dits de couleur? C'était ironique et amer de constater que le racisme n'avait pas... de couleur!
Il me promit de passer le message à Gilbert et nous nous saluâmes prestement.
J'étais étourdie par ses paroles. Je savais que le garçon, maintenant devenu homme, n'avait pas eu une vie facile et des rapports conflictuels avec Mary. Je sais aussi que Bash l'avait accueilli comme un fils malgré leurs divergences. Mais je me rendais compte que j'ignorais encore bien des choses sur lui, sa famille, son monde.
J'ai ensuite continué à rendre visite à diverses personnes, cochant des croix dans ma liste dès que je prenais congé d'eux. Je notai scrupuleusement leurs avis, émotions, désarrois, fureur ou consternation qu'engendrait en eux la situation de Miss Stacy.
Bien évidemment, je suis consciente que chacun n'a peut-être pas été sincère mais je vais devoir me contenter de ma récolte. Les plus désolants et les plus déroutants ont été sans aucun doutes le révérend et le maire.
La dernière de ma liste fut Madame Bell, l'instigatrice du cercle des mères progressistes de l'Ile du Prince Édouard. Elle me reçut quelques minutes, digne et polie mais me faisant bien comprendre combien elle me faisait une faveur.
Je n'ai jamais su comprendre cette femme. D'un côté, j'ai toujours admiré sa ténacité à faire faire des études aux filles afin qu'elles soient autonomes et indépendantes. Mais de l'autre, elle se donnait le droit de décider qui pouvait être un bon mari.
Distraite, je levais les yeux sur le cadran de l'horloge sur le fronton de la mairie
Mince, déjà ?
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Anne avec un e - Lettres et confidences
FanfictionFanfiction épistolaire qui fait suite à la dernière saison de Anne with an E. Les personnages sont issus du roman de Lucy Maud Montgomery et/ou de la série télévisée qui en est inspirée diffusée en trois saisons sur Netflix (2017-2020). Illustration...
