Chapitre 30

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Depuis des semaines, Hakim ne disait trop rien, mais il gardait les yeux grands ouverts. Si Maé lui assurait qu'il avait progressivement arrêté de lui envoyer des messages à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, et qu'il ne lui adressait pas la parole quand ils se croisaient en cours, il restait sur ses gardes. Il n'avait pas une grande expérience en termes de manipulateurs narcissiques, mais il lui était difficilement concevable qu'il puisse lâcher prise en si peu de temps.

Maé cherchait activement un nouveau logement, grandement aidée par son père. Son père tellement inquiet, qu'il avait bien failli sauter dans le premier avion pour récupérer sa fille et casser la gueule du connard qui la harcelait. Mais comme lui, il avait eu interdiction d'user de la force pour donner une leçon à Jules. Alors en attendant, elle logeait chez lui la plupart du temps, et passait parfois la nuit chez Ken et Valentine, pendant que Ken faisait on ne savait trop quoi.

En réalité, Ken et Valentine traversaient une période de crise, ils se disputaient sans arrêt, devant tout le monde parfois, et personne ne comprenait vraiment pourquoi. Ils s'aimaient comme des fous, ça ne faisait aucun doute, mais ils parvenaient difficilement à canaliser leurs sentiments. Alors ça gueulait, ça s'insultait, ça se menaçait, Maé partait consoler Valou, qui finissait par retomber dans les bras de son cher et tendre. Et à chaque fois, c'était pareil.

Quand elle était là, la cohabitation se passait à merveille. C'était simple, entre eux, rarement un mot plus haut que l'autre. Ils apprenaient à se connaître, pouvaient de mieux en mieux anticiper les envies et les réactions de l'autre, et étaient heureux de pouvoir se voir sans trop se casser la tête. Pour autant, même si elle adorait passer ses soirées dans les bras d'Hakim, elle tenait à retrouver son propre appartement. Lui, n'était pas emballé à l'idée qu'elle parte, mais elle avait besoin d'être au calme pour bosser ses cours, et chez lui, c'était pas souvent le cas. Et puis maintenant que le problème Jules était résolu, elle avait envie d'avoir à nouveau un « chez elle », comme pour tirer un trait définitif sur tout ça.

Seulement, pour Hakim, le problème n'était pas résolu. Plusieurs fois, en sortant de chez lui, il lui avait semblé apercevoir ce gros tocard. Il s'était refusé à en parler à Maé, par crainte de l'effrayer, mais il avait le sentiment d'être traqué et surveillé, et il avait horreur de ça.

******

En cette fin d'après-midi d'automne, alors que la nuit était tombée depuis longtemps à cause du changement d'heure, il se pressait de rentrer chez lui. Il venait de passer des heures entières enfermé au studio à enregistrer des sons qu'il allait jeter, et à supporter les jérémiades de Ken. Parce que, oui, si Maé avait pour mission d'épauler Valentine, il avait été désigné grand conseiller de Ken. Ça durait depuis des années, il aurait du être habitué. Mais à chaque fois, c'était la même chose. Il arrivait à saturation. Ken reprochait à Valou d'être trop susceptible, trop jalouse, et trop râleuse. Elle, lui reprochait de ne pas faire suffisamment attention à elle, d'être trop ambigu avec certaines femmes, et de laisser en permanence trainer son bordel partout. Rien de nouveau dans le domaine de la dispute de couple, sauf qu'avec eux, tout prenait des proportions incroyables. Pour un caleçon échoué au sol, Hakim et Maé avaient droit à des heures entières de plaintes et de menaces de séparation.

Si les fois précédentes, il avait eu un doute suffisamment conséquent pour s'obliger à se contenir, il n'avait ce soir-là plus aucune hésitation. Jules était bien garé dans sa voiture, devant son immeuble, surveillant l'entrée de son bâtiment, et il sentait son sang se mettre à battre contre ses tempes. Il avait dit qu'il ne s'en prendrait pas à lui physiquement, mais il mettait un mouchoir sur ses paroles, et il fonçait sur sa portière pour l'obliger à sortir. Cette mascarade avait assez durée. Sa main bien serrée autour de sa nuque, il l'entraînait à l'intérieur du hall de son immeuble, pour un petit tête-à-tête à l'abri des regards des passants. Inutile de parler. Un coup porté par Hakim se dirigeait plein centre sur le nez et la pommette de Jules, qui en tombait à la renverse dans un cri bien peu viril. Et c'était loin d'être suffisant pour arrêter la rage qui déferlait en lui, de plus en plus forte. Son esprit semblait s'être appliqué dans la réalisation d'un petit clip souvenir, et il revoyait tout : Son attitude avec Maé et avec ses amis, les propos misogynes et racistes qu'elle lui avait rapportés, l'appartement à feu et à sang, la peur dans les yeux de la femme qu'il aimait. Alors en l'attrapant par le col, un deuxième coup partait, dans son arcade, puis un troisième dans ses côtes, obligeant Hakim à le retenir pour qu'il ne s'effondre pas.

EQUILIBRE INSTABLE [MEKRA]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant