Chapitre 13

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La neige tombait toujours, sans discontinuer. Les arbres paraissaient prêts à céder sous le poids énorme de la masse blanche, le silence qui régnait dans la vallée avait quelque chose de presque angoissant, et toujours pas d'accalmies en vue. La télévision ne fonctionnait déjà plus, les antennes relais ne permettaient plus d'avoir du réseau, ni téléphonique, ni internet. Ils étaient coupés du monde, comme si la terre avait arrêté de tourner, comme si le temps s'était mis sur pause. Ils se retrouvaient là, hors de la réalité, bien loin du rythme si soutenu que leur imposaient leurs vies respectives.

Les réactions étaient différentes d'un individu à un autre. Certains, comme Ken, prenaient les évènements avec philosophie. Ils avaient de quoi manger, boire, se chauffer, ils étaient ensemble, et par-dessus tout, il profitait de la présence de Valou sans avoir à (trop) se cacher. Et puis personne ne viendrait l'emmerder ici avec un prochain album ou une idylle supposée avec telle actrice ou telle chanteuse. Il était pénard, finalement.

Pour d'autres, c'était plus compliqué à gérer. L'enfermement, l'isolement, et surtout le manque de communication avec le monde extérieur pesaient. Hakim par exemple, paraissait inquiet, en permanence. Il avait beau essayer de relativiser, il n'aimait pas se sentir pris au piège. Il ne connaissait rien à la montagne, n'avait aucune idée de comment ils allaient pouvoir partir de là, et il se sentait bien loin de sa zone de confort. Il avait envie de se barrer d'ici au plus vite, et de retourner s'enfermer, volontairement cette fois, dans son deux pièces à Paris, loin des tempêtes de neige.

- Hakim, je peux rentrer ? Demandait Maé en frappant à la porte de sa chambre.

- Ouais.

L'invitation n'était pas particulièrement chaleureuse, mais elle ferait avec. De manière générale, elle apprenait à ne plus se formaliser quand ce grand râleur grognait plus qu'il ne parlait.

- Tu viens manger ? Ou tu préfères te morfondre tout seul sur ton lit ? Elle taquinait en sautant sur son lit, juste à côté de lui.

- Je me morfond pas, il répliquait, plein de mauvaise foi.

- Si un peu. Mais regarde le bon côté des choses. On rigole bien tous ensemble quand même...

- Je me fais chier. J'ai envie de me barrer. J'en peux plus de cette neige.

- Et bien commence par venir manger, ça t'occupera ! Essayait-elle de le motiver avec enthousiasme.

- Hm...

- Aller, viens ! Elle riait en le tirant par le bras.

Or, on ne tire pas un homme du gabarit d'Hakim hors de son lit, quand on a le gabarit de Maé. Sans trop forcer, il essayait de se dégager de l'emprise de son amie en pouffant. Mais son geste n'avait finalement pas l'effet escompté. La jeune femme ne lâchait pas prise et se retrouvait sans trop comprendre comment, allongée, ou plutôt affalée, sur le torse nu d'Hakim. Il ne l'avait pas fait exprès, il n'aurait jamais osé. La posture dans laquelle ils se trouvaient avait quelque chose de gênant. Ou d'étrange. Assez étrange pour qu'aucun d'eux ne parvienne à faire le moindre geste pour s'écarter l'un de l'autre. Le summum de l'étrange, c'était la main d'Hakim qui s'était glissée sans crier gare sur la hanche de Maé, et leurs regards aimantés. Il ne comprenait pas bien ce qui se passait, mais il appréciait. Il sentait de plus près son parfum, il sentait la douceur de sa peau sous sa paume, il sentait son souffle se saccader légèrement. Et il aimait ça.

Maé, elle, aurait pu fondre sous son regard. Elle avait soudainement chaud, devait contenir le bazar sans nom qui se tramait dans son ventre, et contrairement à ce qu'on aurait pu croire, dans son cerveau, il ne se passait rien. Elle était déconnectée de la réalité, comme en mode automatique. Elle ne voyait que lui, sa bouche très proche de la sienne, ses yeux braqués sur elle. Mais elle y retournait bien vite, à la réalité, quand la voix aigüe de Valentine se mettait à résonner dans le couloir.

EQUILIBRE INSTABLE [MEKRA]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant