Chapitre 56

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RIVER.

Quelques jours ont passé. Des jours longs, étirés, silencieux. Aucune nouvelle. Ni d'Eden. Ni de Kenan. Rien.

Le 25 décembre arrive sans prévenir, enveloppé d'un froid sec et d'une neige légère qui tombe sur Central Park. Depuis les baies vitrées du penthouse, le parc ressemble à une carte postale : blanc, calme, presque irréel.

Dans la cuisine, l'odeur du four emplit l'air. Dinde, pommes de terre, épices. Un vrai repas de Noël. Trop normal pour ce qui se tord dans ma poitrine.

Je coupe des légumes à côté d'Angela, concentrée, appliquée. Maritza s'occupe d'une casserole, manches retroussées, un fond de musique latine en sourd bruit de fond. Tout pourrait presque ressembler à une scène de famille. Presque.

— Passe-moi le sel, River ? Demande Angela.

— Oui, tiens.

Ma voix est stable. Trop stable. Mes mains, elles, sont moites. Chaque minute sans nouvelles est une lame qui s'enfonce un peu plus. Mon téléphone est posé à côté de moi sur le plan de travail. Écran noir. Muet. Vide. Je fais comme si je ne le regardais pas toutes les trente secondes.

— Ça sent super bon. Si on avait dit qu'on ferait Noël à New York... Dit Maritza avec un sourire.

— La vie est pleine de surprises. Répond Angela calmement.

Je souris aussi. Un sourire étudié. Contrôlé. Celui qu'on porte quand on ne veut pas que les autres voient qu'on est en train de se fissurer de l'intérieur.

— Ouais... surprenante. Dis-je.

Je remue la sauce un peu trop fort. Mon estomac se noue. J'ai la boule au ventre depuis le matin, cette sensation lourde, constante, comme si quelque chose de terrible était suspendu au-dessus de moi, prêt à tomber. Je pense à Eden. À Kenan. À Guadalajara. À l'aéroport. Au sang.

— River, ça va ? Demande Maritza en me lançant un regard attentif.

Je relève la tête immédiatement.

— Oui, oui. Juste un peu fatiguée.

Mensonge propre. Bien emballé. Maritza me regarde encore une seconde, puis hoche la tête.

— Va t'asseoir deux minutes si tu veux.

— Non, ça va. J'aime bien cuisiner.

C'est faux. J'aime juste ne pas penser. Angela pose une assiette sur la table dressée près de la baie vitrée. Quelques décorations discrètes, une bougie, un sapin minimaliste dans un coin du salon. Noël version cartel : élégant, silencieux, sous haute tension.

Je m'essuie les mains sur un torchon, respire profondément.

Tout va bien.
Tout va bien.

Je me répète ça comme un mantra. Mais au fond de moi, je sais. S'ils ne donnent aucune nouvelle... c'est que quelque chose ne va pas.

Et pendant que la neige continue de tomber doucement sur New York, je souris encore, je cuisine encore, je parle encore. En attendant.

Angela ajuste les couverts avec précision. Maritza sort le plat du four. La musique tourne doucement, quelque chose de vieux, de chaud. Noël. Presque normal.

Puis le téléphone satellite posé sur le comptoir se met à sonner. Le son est sec. Brut. Il tranche l'air comme un coup de lame.

Mon cœur s'arrête. Angela et Maritza se figent en même temps. Le regard d'Angela se pose sur l'appareil, puis sur moi.

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