Chapitre XII

5.8K 460 12
                                        

PDV Isaac

    Le corps sans vie de Mana dans les bras, je regarde son visage, comme endormi. Mon pouce caresse tendrement sa pommette, tandis que j'espère encore par je ne sais quel miracle que mon Prince ne saurait accomplir, qu'elle rouvre à nouveau les yeux. Oui, seul un Dieu qui n'est plus le mien saurait la ramener. Mais Il ne le ferait jamais. Surtout pas pour moi, certainement pas pour une « calamité » dans mon genre.

—    Mon frère... Dit Alaric en posant une main lourde de compassion sur mon épaule. Elle reviendra... J'en suis sûr... Mais nous devons rentrer pour nous en assurer...

Je le sais bien. Je le sais. Mais mon corps se refuse à la lâcher. S'il le faisait, si je la laissais... j'aurais alors l'impression de l'abandonner en espérant la retrouver quelque part où elle ne sera peut-être pas. Et alors, je l'aurais abandonné pour un espoir vain, je l'aurais lâché sans plus jamais pouvoir la reprendre dans mes bras. Et ça...

—    Et si elle ne revenait pas ?... Dis-je... Et si le contrat n'avait pas fonctionné, et si je ne pouvais jamais la revoir ?...

Je caresse ses longs cheveux bruns, les pointes séchées par son sang recouvrant la terre.

—    Tu l'as entendu comme moi, affirme mon frère, elle a accepté le contrat. Elle a répondu « oui ».

Je l'ai effectivement entendu. Un « oui » faible, brisé, presque inaudible. Tant qu'il me fait douter à chaque instant qu'elle l'ai vraiment dit. Ou peut-être est-ce la peur d'avoir de faux espoirs qui manipule mon esprit et le remplit d'illusions...
     Je passe une dernière main dans ses cheveux...

—    Elle a surgit de nulle part un beau soir, tu sais, souriais-je, et sans remarquer ma présence elle m'a jeté un objet dessus. Je me suis demandé qui pouvait bien troubler mon sommeil, et je l'ai vu là, dans la pénombre, qui semblait tant en détresse. Elle sanglotait telle une enfant, et pourtant si tu savais... comme je l'ai trouvée magnifique. Puis elle s'est énervée, et l'instant d'après, la voilà endormie. Je mourrais d'envie de savoir ce qui pouvait bien causer à cette splendide demoiselle tant d'ennuis, et surtout comment elle avait pu mettre les pieds dans ma prison. Je ne la pensais pas humaine, mais j'ai pourtant pu rentrer dans sa tête pour hanter ses rêves. Je voulais savoir qui elle était, alors je l'ai incité à revenir. Si j'avais su les conséquences de mon choix... Autant pour elle aujourd'hui, que pour moi ces trois derniers jours... Aurais-je été si égoïste mon frère ?... Je ne saurais le dire... Tout ce que je sais c'est qu'aussitôt tombé de la Terre Promise, j'ai été scellé dans cette prison et durant ces huit derniers siècles, ces trois malheureux jours... étaient les plus beaux et les plus joyeux de toute mon existence. Avouais-je en caressant le doux visage de celle à la source de ceux-ci.

Mon frère me regarde et m'écoute en silence, les sourcils froncés par le regret. Je sais qu'il veut croire en la réincarnation de Mana pour moi, qu'il a sûrement assez de foi en cela pour nous deux. Il n'est pas comme moi, il n'est pas défaitiste, au contraire. Mais tout comme moi, il sait qu'il ne suffit pas d'un « oui », d'une acceptation verbale pour que le contrat fonctionne. C'est en réalité bien plus complexe que cela. Chaque âme n'est pas forcément apte à se réincarner en démon. Mana était si pure... Je doute que la sienne le soit.

—    J'ai été honnête avec elle et je lui ai expliqué pourquoi nous n'aurions jamais pu être ensemble, repris-je. Si le contrat n'a pas fonctionné... plus que de ne pouvoir être avec elle, je ne serai probablement même pas en mesure de la revoir un jour...

—    Ou bien peut-être la reverras-tu d'ici quelques heures. Dit-il. Mon frère je comprends ta peine, je te l'assure... Ta peine est la mienne, quand bien même Mana compte énormément plus à tes yeux. Mais tu viens de le dire. Tu la pensais humaine. Elle ne l'est pas. Enfin, pas vraiment... C'est une sang-mêlé, cela rend donc son âme et sa chair compatibles à la réincarnation. Des tas de choses rentrent en jeu, tu sais. Plus que tu n'en sais, et moi, j'y crois. Je sais que tu es désolé pour elle au fond, qu'elle n'ai pu mener une vie normale qui l'amène à la fin vers la Terre Promise, proche du Seigneur. Mais crois-moi, cette fille n'aurait jamais mis un pied au Paradis en ayant du sang de démon dans les veines, quand bien même sa vie aurait été remplie d'actes bons et parfaits.

Sa franchise me frappe. Au fond de moi je suppose, je sais que c'est vrai. Mais à mes yeux Mana est si pure et emplie de bonté que même malgré ses origines, elle aurait eu sa place là-haut. Et j'aurais voulu qu'elle l'ai. Ç'aurait été la meilleure solution pour elle, afin qu'elle puisse avoir une seconde vie paisible, loin de tout ce qui l'empêchait d'en avoir une ici-bas. Probablement mieux qui sait que celle qui s'offrirait à elle si elle est vraiment devenue démon... Les démons et l'Enfer... Ce n'est pas un mode de vie fait pour tout le monde. Certains démons, certains de leurs actes, pourraient profondément l'affliger, ça aussi je le sais. Ce que je ne sais pas, c'est si elle pourrait le supporter.
    Je doutais moi aussi de la présence de sang surnaturel dans ses veines. C'est rarissime, mais quoi d'autre pouvait-il expliquer le fait qu'elle passe le sceau et soit doté d'un don de télékinésie ? Il y avait forcément quelque chose, et il me fallait demander l'avis d'Alaric, étant un démon mais ne pouvant probablement plus resssortir s'il passait le sceaux, ni personne. Ce sceau a été forgé par des anges. Il était donc plus logique que ce sang présent dans ces veines provienne d'un de ceux-là. C'était mon hypothèse. Mais Alaric l'a démenti, établissant une autre tout aussi plausible, et je ne saurais dire si plus inquiétante.

—    Alors... c'est sûr ? À propos de ses liens de sang ?... Questionnais-je, l'espoir ravivant mon cœur malgré tout.

—    Je n'ai pas encore pu vérifier comme j'étais occupé ici... Mais le fait qu'elle ai passé le sceau en dit déjà beaucoup, explique-t-il. Moi, je n'ai pas de doute. Libre à toi d'en douter malgré tout... Mais nous serons tout de même obligés de laisser son corps ici pour que les humains le retrouve et l'enterre comme il se doit. Les avancées scientifiques d'aujourd'hui permettent aux hommes de retracer via des tas de choses, comme nos empreintes ou nos cheveux, notre ADN : ce qui nous constitue. Mais le nôtre à nous êtres surnaturels n'est pas identifiable, ils ne trouveront donc jamais la cause de sa mort. Mais nous lui devons bien la possibilité d'un enterrement en bonnes et due formes.

J'abaisse à nouveau le visage vers ma belle... Je frôle sa joue dans un dernier geste de tendresse, m'excusant intérieurement qu'elle ai dû subir pareille épreuve. Puis... je me résigne, et dépose doucement son corps à terre.

—    Tu as raison... Dis-je. Et puis, elle aurait sûrement aimé que ses parents aient cette possibilité...

Alaric acquiesce tandis que je me relève. L'idée de la laisser là me fend le cœur, alors que c'est ce corps que j'ai serré, ce corps que j'ai pris dans mes bras bien plus d'une fois. Que ce sont ces cheveux que j'ai caressés, ce visage que j'ai contemplé, ces lèvres... que j'aie embrassées. Mais il me faut être fixé. Tôt ou tard.

—    Rentrons, dis-je à mon frère.

Cecidit AngelusOù les histoires vivent. Découvrez maintenant