Chapitre I

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— Sale sorcière, sale vipère, moche et laide comme un ver de terre. Rentre en enfer, sale mégère, aux hideux yeux verts.

Quelle douce mélodie pleine de méchanceté... Depuis quand les enfants s'y sont-ils mis, eux-aussi ? Leurs parents devraient mieux les éduquer... ou juste les surveiller. Mais ils pensent la même chose alors, à quoi bon... Je préfère ne pas me préoccuper de cela. Ça changera !
Je rentre enfin chez moi, en soupirant. C'était une journée similaire à bien d'autres : ennuyeuse et banale. Mes journées ne changent pas. Elles sont répétitives : le même cycle que je reproduis, chaque semaine au lycée, chaque week-end cloîtrée chez moi. C'est constant. Et je préfère de loin le week-end, car au moins, même si cet harcèlement ne s'arrête pas, il diminue. La semaine au lycée, c'est pire, et vite invivable. Leurs insultes sont...? Elles sont diverses ! Elles fusent : « sorcière », « malade » « folle à lier »... Et j'en passe et des meilleures. Mais ça passera ! Je me dis qu'au bout d'un moment, ces personnes grandiront mentalement, et me laisseront tranquille, me laisseront vivre paisiblement ma vie de lycéenne de dix-sept ans.
Je monte les escaliers jusque dans ma chambre et regarde par la fenêtre. Les enfants jouent en bas, près de mon jardin, et me regarde successivement les uns les autres. Ils sont cinq : trois garçons et deux filles, et l'un de ces petits imbéciles semble être le chef de la bande. Il balance volontairement son ballon dans ma fenêtre, comme s'il venait de m'entendre penser. Élégant... Je leur en collerais de ces baignes moi à ces diablotins.
Je m'affale sur mon lit, silencieuse. Mais au bout de quelques minutes de résistance, le blanc de mon plafond finit vite par se troubler, et mon nez est prit de picotements. Mes yeux s'embrument alors de larmes que j'essuie d'un revers de bras vif avant qu'elles ne tombent. Je renifle un bon coup et ravale mes sanglots. Pleurer... ? Non. Non, il ne faut pas. Pas pour eux, pas pour ça, je refuse d'être faible. Il ne faut pas être faible...
Heureusement, le son des clés en bas de l'escalier me remet vite d'aplomb : malheur ! Je descends à toute vitesse, et arrête ma mère de justesse avant qu'elle n'ouvre la porte d'entrée.

— Maman !...

— Mana ? Est-ce que tu te sens bien ? Me demande-t-elle, interrogative.

— Oui ! Parfaitement bien ! Accréditais-je. C'est pour cela que !... que j'irai chercher le courrier moi-même !

Je lui prends les clés des mains et file dehors. Ouf... C'était moins une. Il faut vraiment que je trouve une solution pour ces clés de boîte aux lettres. Les perdre, volontairement bien-sûr, ou juste les cacher... Ou bien peut-être m'attaquer directement à la boite en elle-même ! Après tout, pas de boîte aux lettres, pas de courrier... J'y réfléchirai plus sérieusement.
J'ouvre la boîte aux lettres et saisis le courrier. Comme je m'y attendais, encore... Des mots, que dis-je, des menaces... me sont une nouvelle fois adressées. « Va crever sale monstre ». « On veut pas de toi ici, disparais ». « Sale sorcière ».
Ok... En tout... Ça fait seize mots comme ça. Et je ne compte même pas ma première menace de mort. Et comme à chaque fois, j'espère juste... que ça s'arrêtera là. Ma vie, ou les mots, peu importe, tant que je ne subis plus cette foutue situation. Et pourtant, je crois fort que ça changera. Je crois dur comme fer que je me sortirai de ça. Parce que si je n'y crois pas... Si je n'y crois pas, qu'est-ce que je ferais ?...
Je cache les petits mots dans ma poche. Au moins les diablotins sont partis jouer ailleurs, je n'ai pas eu à subir leurs moqueries en plus.
En rentrant je donne ses papiers à ma mère et remonte dans ma chambre. Je m'assieds à mon bureau, et cache les lettres dans un tiroir. Et comme chaque soir, je me colle devant une série à la noix, et laisse les heures passer. Les distractions. C'est essentiel, pour ne pas y penser, et craquer. Je crois encore que ce sera suffisant pour empêcher mon cerveau de m'inonder d'un tas de morosité. Au final, comme chaque soir, toutes ces heures comme ça, passées à ne rien faire, je ne les passe en réalité qu'à réfléchir. De toute la soirée, je ne fais que réfléchir. Songer encore et encore, songer au pire, au meilleur, à tout ce qu'il pourrait m'arriver, et ça m'étouffe. Ça m'étouffe de penser à tout ça !... De ne penser qu'à ça... !
J'éteins la télé et décide d'aller prendre l'air. J'enfile mon sweat noir, mes converses rouges et passe par la fenêtre. Je ne veux pas réveiller mes parents en faisant grincer l'escalier.
Je descends par la gouttière et sors du jardin. Les lampadaires et la pleine lune m'éclairent, toutes les maisons sont éteintes dans le quartier. Les diablotins doivent dormir. Bon débarras. C'est le silence... Je m'arrête et m'imagine un moment être seule au monde. Comme si là, maintenant, j'étais la seule humaine sur terre. Je crois bien que je le vivrai mille fois mieux que cette vie de chien. Ironiquement, un aboiement au loin me coupe dans ma rêverie et la plaisance de ce silence.
Je décide de m'avancer vers la forêt. Au seuil de celle-ci, un vent glacé me souffle au visage. Je ne tremble même pas, ça me rafraîchis plutôt... Comme si cette brise enlevait toutes les saletés contenues sur moi. Je ferme les yeux et me laisse aller à ce doux vent froid. Jusqu'à ce que des voix me surprennent.

— Tiens, tiens, mais qui voilà... La sorcière !...

Matt et ses trois copains, Harry, Joshua, et Jonas se dirigent vers moi. C'est bien ma veine... Mon groupe de garçons favoris au lycée, celui qui excelle le plus dans l'art de me persécuter.

— Formidable... Murmurais-je, riant de ma propre malchance, et me retournant vite.

— Hein ?! Chantonne l'un d'eux. Qu'est-ce que tu dis ?! On t'entends pas, parle plus fort la sorcière !

Ses potes rigolent avec lui. Ils tiennent des bouteilles de bière et de vodka dans les mains. Élégant, encore une fois, surtout pour des mineurs. Le chef diablotin de tout à l'heure a toutes les chances de finir de cette manière, quand j'y pense.
Ils courent et me rattrape avant de se poster à quelques mètres de moi. Je les ignore et reprends mon chemin vers la forêt.

— Fuis pas Mana ! Lance Matt. On veux juste parler !

— Eh bien parle avec tes potes Matt, répondis-je en marchant plus vite.

— Oh ! Elle te réponds Matty ! Affirme Joshua.

— M'appelle pas comme ça toi ! Dit-il à son ami en le poussant avec force.

Puis, avant même que je n'ai le temps de sursauter, une grande main se pose fermement sur mon épaule et me projette contre un arbre. Je reconnais Matt qui me maintient contre le tronc avec sa main sur mon épaule. Il me bloque de tout son corps. Je suis prise au piège. Un sentiment de danger me relève l'estomac.

— Lâche-moi ! Lui ordonnais-je.

— Haha ! Non, non, non !...

Ils se marrent ensemble, le souffle de Matt empeste l'alcool. Il balance sa bouteille vide à côté, et positionne son visage dans mon cou... Il prend alors une grande inspiration et me regarde ensuite droit dans les yeux.

— Tu sens bon pour une sorcière.

— Sale chien de merde, l'insultais-je.

— Fais gaffe Mana, me menace-t-il alors que la lueur dans ses yeux devient bien plus inquiétante. Tu peux rien faire, là. Puis même si tu essayais, on te rattraperais avec les mecs. Tu n'as... aucunes... issue.

— Je trouverai un moyen de m'échapper, ne te crois pas tout puissant !... Matty ! Le provoquais-je.

Matt me tire alors aussitôt et fortement par les cheveux, et me jette à terre. Il se projette alors sur moi, descendant la fermeture éclair de mon sweat.

Cecidit AngelusOù les histoires vivent. Découvrez maintenant