Chapitre XV

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    Alaric et moi marchons et discutons tranquillement, parmi les pas de course et les chants et les cris de la ville en fête. Il répond à chacune de mes interrogations. Sans me juger, sans se moquer, bien que certaines de mes répliques le fasse rire. Il m'apprend que le troc plus que l'argent est usé aux enfers, mais que quasiment rien n'étant payant ici, nul besoin de s'enrichir en travaillant. Par exemple, le bar où nous allons, on y boit gratuit ! Il me confirme également que les noms de famille sont plutôt culturels aux humains, et comme peu de démons le sont à l'origine... Ici, ça n'a pas d'importance. Il m'apprend à l'occasion que si Isaac et lui en ont un alors qu'ils sont nés il y a plus de huit cent ans, c'est parce qu'à l'époque vers 1200, ils étaient issus de bonne famille. Nul besoin de préciser que cette information a grandement ouvert mon appétit sur Isaac.
    Lorsque j'ai basculé à nouveau sur le sujet « anges déchus », Alaric a commencé par m'expliquer pourquoi ils pouvaient eux vivre sur Terre. En effet n'ayant été bannis que du Paradis : la Terre Promise, les démons eux, l'ont été des deux. J'ai soulevé l'incohérence qui me chagrinais à propos de la possession : s'il n'y a que les « mauvais » démons qui possèdent les hommes pour faire le mal, qu'est-ce qui explique donc ces agences qui fournissent des adresses de lieux ou de famille à posséder ? Alaric m'a gentiment répondu que les humains pouvaient faire appel aux démons pour diverses missions, souhaits, pactes... Certains, des deux côtés, en font même un métier. Ces agences dans lesquelles Sofía travaille sont des intermédiaires qui mettent en relation êtres démoniaques et humains pour servir leurs faits. Sois dit en passant, pas forcément mauvais, mais l'idée d'un humain qui utilise un démon, je n'arrive étrangement pas à imaginer un dénouement heureux. Surtout quand il m'avoue que certains humains peuvent aller jusqu'à requérir d'être soumis au processus de transition en démon.
Quand Alaric entame donc le sujet du fameux « processus », étrangement je ne sais plus quoi dire, et je crois que j'attends juste au final qu'il débute la conversation par lui-même.

—    Je te sens assez anxieuse à ce sujet, soulève-t-il.

—    J'ignore pourquoi mais en ce qui me concerne, j'ai un peu plus peur de ce que je pourrais apprendre.

—    Pourquoi donc ?

—    Je ne sais pas... avouais-je. Je ne sais pas comment je l'appréhenderais, est-ce que je l'appréhenderais correctement ? Aurais-je la bonne réaction ? Et quelle est la bonne réaction ?... Je crois que dernièrement, j'ai un peu perdu la notion du bien et du mal... J'ai vécu dix-sept ans dans un monde où le mot « démon » ne sous-entend que du malheur. Je suis influencé par cette vision... en ayant sous les yeux une qui est totalement différente. Je suis un peu perdue, je ne sais pas si tu comprends... ?

—    Je comprends tout à fait et c'est normal. C'est pour cela qu'Isaac et moi tâcherons de te mettre doucement dans la confidence, petit à petit, au rythme qu'il te conviendra. Je te l'ai dis : la transition d'humain à démon n'est pas un processus habituel, et à ce que je sache la dernière personne que je connaisse l'étant devenu... c'est moi, sourit-il.

Je lui lance un regard choqué.

—    Vraiment ?!

—    Et oui ! Et j'étais tout aussi perdu que toi, je te l'assure. Tu as peut-être même un peu plus de facilité par rapport à moi, étant donné que tu n'étais pas particulièrement croyante, alors que j'ai vécu à une période où la chrétienté était un fondement. Dans les débuts, j'ai très mal vécu ma condition de démon, m'explique-t-il. Puis avec le temps et les bonnes personnes, regarde-moi aujourd'hui. Sourit-il. Alors je ne m'en fais pas du tout pour toi. Tu apprendras, comme j'ai appris.

Ses mots me rassurent au plus haut point. Je ne me sens soudainement plus du tout seule au monde avec un poids sur les épaules que je ne sais comment gérer. Plus que ça, je me sens épaulée et comprise, et cela me fait le plus grand bien. Je crois que je n'avais jamais eu le sentiment d'appartenir à quelque chose, de faire partie de quelque chose, d'un groupe. Avec des gens qui me ressemblent, des personnes à qui je peux m'assimiler. Je crois que je n'avais en réalité jamais aussi peu ressenti le fait d'être différente.

—    Dans ce cas je crois que j'ai réussi ma mission ! Assure Alaric et je devine qu'il a lu dans mes pensées.

—    Toi et Isaac, vous ne connaissez pas du tout la modération ! Dis-je en lui flanquant un léger poing dans l'épaule.

—    Je suis très sérieux, je suis très sérieux ! Rit-il en se défendant. Je me sens très concerné, ayant été dans le même cas. Tu peux me poser n'importe quelle question, même celles qui te paraissent interdites. Je tâcherai d'être honnête.

L'image des mes parents traverse mon esprit, mais je la renvoie loin. Ça, ça fait partie des choses que je ne suis vraiment pas prête à évoquer. J'ai besoin de me refuser d'y penser, j'ai besoin de ce déni-là. Alors je change de sujet :

—    Les démons cicatrisent tous seuls ? Je n'ai plus rien là où l'épée m'a transpercée.

—    Effectivement, la consistance des démons est surnaturelle, immortelle. Ils peuvent survivre à des blessures fatales et possèdent des capacités de régénération grandiose. Un bras tranché chez nous est l'équivalent d'une grosse coupure, rien de plus. La douleur par contre, ça dépend. Certains y sont insensibles, d'autres la ressentent disons « normalement ».

—    Alors, je suis bien un démon. Dis-je enfin, curieusement résignée.

Alaric me regarde, et je crois qu'il vérifie l'expression de mon visage car elle déterminera ses prochaines paroles.

—    Tu es bien un démon. Affirme-t-il, et une massue me frappe l'estomac. Le contrat a parfaitement fonctionné. Je n'en doutais pas vraiment au contraire d'Isaac. Je tiens à m'excuser, si je t'ai imposé ce choix... Je crois d'ailleurs que je te l'ai bien imposé, alors qu'en réalité, le choix, tu ne l'as pas eu... Isaac ne voulait pas que tu meures, je ne voulais pas non plus, et j'ai pensé que ce n'était pas ton souhait également.

—    Ça ne l'était pas, affirmais-je. Ne t'en fais pas Alaric, tu m'as bien laissé le choix. J'aurais pu décider de ne pas dire « oui ». Et quand bien même je n'étais pas tout à fait consciente, j'ai mesuré la gravité de la situation. Certes je ne savais pas ce que devenir démon impliquerait, je n'en sais toujours rien du tout. Mais ça n'avait pas d'importance à ce moment. Tu m'as offert la possibilité d'une seconde chance, et avec Isaac en plus de ça. Je l'ai saisie, et je t'en suis reconnaissante. Je ne regrette rien du tout, souriais-je.

Alaric me regarde à nouveau, et souris de toutes ses dents.

—    Je t'en prie, dit-il seulement alors que je suis certaine qu'il en pense bien plus.

Je n'insiste pas et Alaric et moi poursuivons notre chemin jusqu'au bar. Sur le chemin, je me sens bien plus légère. Accepter cette situation, c'était la meilleure des solutions. J'avais simplement besoin de temps et qu'on me dise les choses avec sincérité. Et c'est ce qu'Alaric a fait. Il m'a avoué les choses honnêtement, tout en tâchant de me ménager un maximum. J'avais besoin d'entendre ces mots. J'avais besoin de cette confirmation pour avancer. Maintenant, j'ai l'impression que tout sera beaucoup plus facile.

Cecidit AngelusOù les histoires vivent. Découvrez maintenant