Partie de Hémon - Chapitre 14

32 2 2
                                        

[TW suicide]


Il est l'heure. Je quitte ma chambre sur la pointe des pieds. Je porte une longue chemise de nuit. Je descends les escaliers en silence. En arrivant dans la cuisine, je vois que Hémon m'y attend. Je suis plus spectrale que lui. Il s'est préparé un café qu'il sirote pensivement en contemplant son reflet sur le noir du jardin. En m'entendant il se détourne avec un sourire. Il lève sa tasse en ma direction comme s'il me portait un toast.

« Antigone. Quelle belle soirée, n'est-ce pas ? »

Mes yeux roulent dans leurs orbites. Je tiens contre ma taille une boîte en fer et dans ma main une lampe torche, ainsi qu'une pelle que je suis allée chercher dans le garage. Hémon ouvre la porte menant au jardin et s'écarte avec une galanterie surfaite, m'invitant à sortir.

« Tu m'accompagnes ? » m'enquis-je plus agacée qu'étonnée alors qu'il me suit.

Il ne prend pas la peine de me répondre. Il effleure mon dos alors que nous nous enfonçons dans l'obscurité. J'avance à tâtons jusqu'aux rosiers, et allume la lampe torche une fois la pelle posée à leurs pieds. Je promène le faisceau âcre sur les feuilles lisses et les épines d'un rouge mat. J'inspire profondément.

« Tu vas l'enterrer dès maintenant ? » me demande Hémon.

Je fais non de la tête.

« J'ai besoin d'écrire encore. »

Je m'enfonce entre les rosiers. Ma chemise de nuit se prend dans les tiges, je la dégage en la tirant sèchement. Je me dresse au centre du massif. Hémon m'observe. Sa silhouette se découpe à contre-jour sur la fenêtre de la cuisine restée allumée, mais ses yeux luisent. Il sourit paisiblement dans ma dernière nuit. Il me propose son aide et je la refuse. J'enfonce la pelle dans la terre meuble et c'est avec facilité que je creuse un trou profond de quelques dizaines de centimètres. Ça ne me prend que quelques minutes. Parfois je lève la tête vers les étoiles. Je me rappelle que j'ai toute la nuit pour les admirer puis j'ai les larmes aux yeux en pensant que toute la nuit, ça n'est pas suffisant pour les voir toutes et toutes les trouver belles. Il est tard.


Je devrais sortir des rosiers cependant de l'autre côté m'attend Hémon. Ils restent l'unique rempart entre lui et moi. Je balade le faisceau de lumière sur les quelques bourgeons qui grossissent sur les tiges. C'est d'une anormalité poétique. Le mois de mars a été si doux qu'on se serait cru en mai. Les rosiers renaissent avec lenteur et je ne verrai pas leurs fleurs. Je tournoie aussi vite qu'elles éclosent et la lumière habille les feuilles d'un éclat puissant. Je m'efforce de ne pas regarder Hémon, mais je ne peux m'empêcher d'être méfiante et de le surveiller. Il danse autour du massif au son des bruissements nocturnes. Il est tard.


Je crois que ma mère trouvera facilement mon journal. Je lui dirai que je suis enterrée sous les roses. Si elle ne comprend pas immédiatement, il lui suffira de voir les rosiers pour deviner. Je veux simplement montrer que j'aime Claire. La véritable Antigone reposera au milieu des roses. J'embaumerai le meilleur parfum. Ça me plaît que les racines s'enroulent autour de la boîte et que dans le frémissement des pétales soit chacune de mes pensées. Que toutes les roses disent à quel point je suis amoureuse quand elles écloront. Je ne les verrais pas naître, ces fleurs embryonnaires, mais j'en accoucherai.


Il est tard. Hémon cesse de danser. Il saisit mon journal et commence à le lire pour me forcer à sortir du massif. Aussitôt mon cocon quitté il repose le carnet. Son comportement puéril m'insupporte. La froideur de la nuit apaise mes bras égratignés. Je ramasse mon journal et m'assois dans l'herbe noire et humide.

BoygirlDes histoires addictives. Découvrez maintenant