[TW Mention de mort]
Je me rends tous les jours à pied au lycée. Sous les mille yeux des gratte-ciels qui me regardent passer en me faisant de larges haies d'honneur, je marche seul. Quand les voitures m'enfument, je retiens ma respiration aussi longtemps que je le peux, puis j'inspire, la tête levée vers les immeubles à l'échine soudain courbée. Je songe en suivant les trottoirs jusqu'à mon lycée. Je songe tous les jours, aux heures qui vont suivre, aux gens que je vais côtoyer, aux cours auxquels je vais assister. J'avais chaque fois une pensée pour Boygirl, pourrons-nous parler ? Répondra-t-elle à Valentin ? Se battra-t-elle encore ? Aujourd'hui elle est morte et hante mon esprit.
Sa place sera vide. Le premier rang entier ne comptera aucun élève, elle l'occupait seule puisque Valentin avait instauré une distance à mettre entre elle et nous. Les questions du professeur resteront sans réponse, et il finira par interroger quelqu'un au hasard. Dans la cour, le tilleul sera orphelin de cette grande ombre noire qui s'asseyait sous lui pour lire. D'autres adolescents viendront, mais seront si laids sous son feuillage. Je crois, alors que je bloque ma respiration, que dès aujourd'hui Boygirl sera oubliée par tous. Boygirl sera morte, sans que cela ne change rien, et ils passeront à autre chose. Une douce angoisse me susurre que cet autre chose, sera moi.
Devant le portail, Amélie me fait un geste de la main. Elle a une cigarette au coin des lèvres, qu'elle jette quand j'arrive. Elle l'écrase lentement, à peine consumée, presque entière, sur le bitume. Elle n'aime pas vraiment fumer mais ça lui permet de faire de jolies rencontres, alors elle le fait. Enveloppée dans ses brumes âcres de tabac, elle m'embrasse sur chaque joue. Après une discussion banale et brève, elle me demande si j'étais aux funérailles hier. Je laisse couler un silence un peu dense, puis réponds par l'affirmative.
« C'était comment ? » continue-t-elle en jouant avec son briquet.
Sa frivolité m'agace - c'est ce qui m'insupporte le plus chez elle, chez eux. Cette question me paraît un peu ridicule et légère par rapport à ce que c'était.
« Comme des obsèques. », réponds-je avec une certaine froideur qu'elle ne décèlera pas.
Boygirl qui est morte, ça n'est pas si anodin. Nous sommes tous coupables et elle ne devrait pas être tellement indifférente. J'ajoute que ça n'était pas agréable pour qu'elle n'essaie pas d'obtenir d'autres informations. Amélie hoche la tête vaguement, sans insister. Je choisis de parler d'un autre sujet, nous faisons quelques pas en direction du portail, le dépassons. Elle rit un peu et ça me soulage. Je retenais ma respiration depuis le début, comme si j'étais à côté d'une voiture vrombissante, sans m'en apercevoir. Amélie rebondit sur ma phrase et je l'écoute. J'ai eu peur, un instant, que la mort de Boygirl n'ait tout fait voler en éclats, y compris notre amitié. Que de me rendre à l'enterrement m'ait enterré.
Nous entendons quelqu'un courir derrière nous et nous retournons. C'est Adel. Nous nous arrêtons, il nous rattrape, nous salue en souriant. Il me demande immédiatement si je suis allé aux funérailles de Boygirl. Je réponds oui, sur la défensive.
« Et ça va ? Pas trop secoué ? »
La reconnaissance qui m'imprègne libère mes poumons.
« C'était dérangeant, je crois. Sa mort est plus réelle maintenant. »
Amélie éclate de rire, ce qui m'étonne, et je me tourne vers elle. Elle me donne un léger coup de coude.
« Allez Isidore on sait tous que tu l'aimais plus que bien. », fait-elle gentiment moqueuse.
Adel pouffe vaguement puis soupire. Je ne rétorque rien. J'attends avec impatience la sonnerie, le cours, un prétexte, pour ne pas écouter l'adolescente.
Nous entrons en classe pour notre première heure. Mes deux amis s'assoient l'un à côté de l'autre, derrière moi. D'autres élèves entrent peu à peu. Valentin est dans les derniers. Alors que tous s'installent, le brouhaha est le même, presque le même. Il n'y a plus de petits rires sur la tenue de Boygirl, de petites remarques mesquines murmurées dans son dos. Le bruit de sa trousse renversée sur le carrelage ne retentit pas, ce matin, comme une seconde sonnerie. Les mouvements sont plus amples car il n'y a plus ce périmètre de solitude qu'il nous était imposé d'imposer à Boygirl. Le premier rang est vide puisqu'elle ne l'occupe plus. Un jour sans Boygirl n'est pas le même. Le reste de l'année s'annonce étrange. Il va falloir s'habituer à l'absence d'une personne haïe. Il va falloir la remplacer, peut-être.
Le professeur pose sa petite mallette sur le bureau, puis commence à faire l'appel. Il cite un peu machinalement le véritable prénom de Boygirl, relève la tête quand seul le silence lui répond. Il croise nos regards étonnés et narquois, puis se rend compte de son erreur. Il s'excuse.
« Vous comprenez, c'est si brutal. »
Quelques ricanements résonnent, l'adulte renonce à les punir et commence son cours. Je pense à Boygirl qui pourrit sous le marbre, et me demande encore si ce sont les moqueries des uns et le silence des autres - le mien parmi eux - qui l'ont mise en terre.
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Boygirl
Misteri / ThrillerBoygirl s'est suicidée en se jetant dans la Seine. Tout le monde savait qui elle était, mais personne ne la connaissait vraiment. Un ancien camarade de classe, sa petite amie, et sa mère, vont s'unir pour tenter de percer les mystères qui l'entourai...
