Partie d'Isidore - Chapitre 8

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[TW cadavre] (paragraphe en italique) [TW violence physique, blessures] [TW harcèlement]



Adel s'assoit à côté de moi dans les vestiaires, pour que je ne sois pas seul tout près de la porte du fond. Ça pourrait me rendre heureux. De petits regards papillonnent sur nous. Je suis un peu gêné, mais il me parle comme s'il n'avait pas conscience de la situation. Il sait, pourtant, qu'on le dévisage et qu'on se demande s'il aime vraiment les filles. Je voudrais le protéger de ces jugements et de ces yeux qui nous dissolvent mais je me sens démuni. Je ne sais comment concentrer toute la haine sur moi, et plus je la laisse s'agglutiner près de lui plus je me hais. Après avoir rangé nos affaires, nous nous dirigeons vers les douches. Un groupe d'adolescents nous dépasse en riant. J'ai envie de pousser Adel dans leurs bras pour qu'il ne subisse pas lui aussi les insultes.

Au bord de la piscine des filles rient dans leurs maillots de bain noirs. Boygirl avait une serviette blanche qu'elle enroulait autour d'elle et n'enlevait qu'au dernier moment. Quand elle sortait du bassin à la fin du cours il y avait beaucoup de regards sur elle, qui dégoulinait comme l'eau sur sa peau. Elle détestait ça. Il émanait d'elle une noirceur terrible quand elle se dirigeait vers les vestiaires. Plus tard, plutôt que des pupilles ce sont des poings qui se sont abattus sur son corps, je ne sais pas si ça a été pire. Je m'immerge dans l'eau qui est plus froide que d'habitude, mais aussi plus douce, pour vérifier que son cadavre gît toujours sur le carrelage. J'apprends que c'est le dernier cours de natation avant de plonger.

Les corps tordus et bleus dans la piscine qui me surplombent, surplombent aussi Boygirl. Son cadavre est fleuri de roses roses et blanches. Elles sortent de ses orbites vides, de son ventre crevé, de sa cage thoracique découverte. Leurs pétales se balancent avec langueur sous l'eau. Certains s'envolent et l'entourent comme un cyclone végétal. Les tiges aiguisées et cambrées semblent retenir Boygirl au fond de la piscine. Je m'enfonce plus profondément dans l'eau chlorée, pris de l'envie soudaine d'aller cueillir ces fleurs, d'en débarrasser la dépouille de Boygirl. La danse folle des pétales me captive, plus je les observe et plus ils semblent emplir l'espace.

Il pose une main sur mon épaule, je me retourne et j'entrevois sa silhouette bleutée, tremblotante, ses cheveux qui lui font une auréole. Après être resté un instant immobile, il agite sa main, du bas vers le haut. Je remonte à la surface d'un geste ample. Les éclaboussures qui jaillissent autour de moi me font penser à des pétales.

Plus tard, Amélie rit quand une fille lui chuchote quelque chose à l'oreille en me désignant. Plus tard encore, lorsque nous pouvons retourner nous changer, le professeur m'interpelle. Je me retourne, un peu mal à l'aise du fait de ma nudité partielle. Il me dit qu'il a trouvé que je n'étais pas très efficace, et que ça changeait de d'habitude. Il voudrait me réévaluer.

« Tu comprends, ça serait bien, non, que ta note colle à tes performances ? Qu'est-ce qu'il s'est passé aujourd'hui ? »

Je trouve ça ridiculement futile. J'ai un bleu sur la pommette gauche, et Boygirl se noie infiniment au fond de la piscine. Rien d'autre n'a d'importance. Je lève vers lui des yeux que je gardais rivé au carrelage humide, et hausse les épaules comme si je ne savais pas.

« Je suis un peu fatigué en ce moment. »

Il acquiesce en gobant mon mensonge évident. Il me renvoie dans les vestiaires, en me disant qu'il trouvera une date pour m'évaluer à nouveau. Je réponds que ça n'est pas nécessaire, il insiste, je cède et pars comme si j'étais pressé. Je jette un dernier coup d'œil au bassin, désormais envahi par des roses au parfum de chlore qui ont remplacé l'eau. Sous elles Boygirl dort.

Je pousse la porte des vestiaires en espérant qu'ils soient tous partis. C'est l'inverse. Ils m'ont attendu, sauf Adel et peut-être d'autres. Ils restent assez nombreux. Une dizaine, peut-être une quinzaine, peut-être une centaine. Il y a cet instant où nous nous dévisageons, où tous ces garçons qui se sont habillés et coiffés pendant mon absence posent sur moi leurs yeux brûlants. La haine se consume entre leurs cils. Nous sommes immobiles à échanger ce regard, c'est beau cette chimère humaine devant moi entre les bancs bruns sur la faïence bleue. Dans la lumière des néons leurs visages luisent et des ombres tailladent leurs pommettes et leurs mâchoires saillantes. Il y a cet instant, puis j'inspire et ferme les yeux en abandonnant mon corps à leurs poings. Valentin confie pendant que je chute :

« J'aurais vraiment aimé ne pas le faire, tu sais. Mais qu'est-ce que tu es insupportable Isidore. »

J'ai l'impression de flotter en tombant sur le carrelage, puis des pieds s'enfoncent dans ma cage thoracique et cette sensation irréelle s'éclipse, rattrapée par la douleur. Ça dure plusieurs minutes et je pleure dès la première, ce qui fait monter des rires tout autour de moi, très loin aussi. Mes sanglots et mes hoquets de douleur s'entremêlent. Puis, quelqu'un me retourne brutalement sur le dos et après avoir gémi j'entrouvre mes paupières pour croiser Valentin divinisé par les néons, écraser sa chaussure sur mon visage et briser mon nez. Le craquement fait écho aux grésillements de l'éclairage. Ils sont satisfaits à la vue du sang qui commence à couler sur mes joues et quittent les vestiaires, me laissant seul enfin. M'emportant peut-être pour me jeter dans la piscine avec Boygirl. J'aurais préféré me noyer dans des roses blanches et roses.

Lorsque je sors des vestiaires, des regards se fixent sur moi moins cruels que ceux auxquels je viens d'être confronté. Je ne sais pas si mes cris de protestation ont été entendus ici, alors que les sèche-cheveux hurlent sans cesse. J'avance en traînant un peu ma jambe droite, la plus endolorie. J'ai la raideur d'un cadavre. Je lève la main vers le sang coagulé sur mon visage et mes doigts rougissent. Dehors, Amélie qui se fait une tresse s'écarte légèrement de moi quand je passe devant elle pour aller m'asseoir dans le bus. Je me laisse tomber sur le premier siège sans oser soupirer. J'entends un peu plus loin Adel qui m'appelle et me demande pourquoi le professeur m'a retenu, je me tourne vers lui lentement. Quand il découvre mon visage tuméfié, une sorte d'horreur glacée coule le long de ses traits. Alors à nouveau je me cache de lui. La silhouette sous l'eau me fait un signe de la main pour me dire de remonter à la surface, mais je sombre. Alors que je m'abandonne aux abysses, de larges bulles d'air jaillissent d'entre ses lèvres quand elle crie mon prénom.

« Isidore ! N'éteins pas ton téléphone ce soir. »

Je hoche la tête et je promets. Il me dévisage comme s'il ne me croyait pas, mais il est simplement inquiet. Je le rassure encore, alors que son regard se pose avec douceur sur mon nez enflé. Un temps passe, j'écoute bruire le feuillage du tilleul. La sonnerie a retenti depuis de nombreuses minutes. Le lycée vide dégage une atmosphère différente, le lycée vide et lui qui y est toujours aussi.

« Ce n'est pas amusant tu sais, de recevoir leurs messages. Je ne peux pas m'empêcher de les lire. » lui confié-je dans un chuchotement feutré.

Il soupire, en colère contre les autres et peut-être lui-même. À nouveau, comme pour accentuer sa culpabilité, il jette un coup d'œil à mes fraîches blessures.

« On s'appellera. Ça ira. », tente-t-il de me convaincre.

Je souris avec une indélébile mélancolie. Je ne l'approuve pas. Je fais simplement remarquer qu'il faut que j'y aille. Il me laisse partir et je m'éloigne. Je sens quelque chose se fendre entre nous et ça me glace. Alors sans réfléchir je me tourne vers lui quelques mètres plus loin. Il me regarde encore. Je brandis mon téléphone allumé. Ce qui éclaire son visage me répare.

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