Partie d'Agnès - Chapitre 4

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[TW mention de mort/suicide]


(elle me manque elle me manque terriblement il me manque il me manque atrocement)

(Antigone et Hémon, Hémon et Antigone)

(pourquoi n'est-ce pas comme au manège, pourquoi ne reviennent-ils pas, pourquoi me les a-t-on arrachés si cruellement)

(mes enfants)


Pour la première fois depuis une semaine je sors pour faire mes courses. J'y vais à pied parce que je n'ai plus de voiture. Je n'ai plus de voiture parce que ma fille a décidé de se suicider en la jetant dans la Seine. Ma fille a décidé de se suicider parce que je suis une mauvaise mère. Je manque de trébucher. Je me rattrape à un lampadaire qui me dévisage avec pitié. Je continue mon chemin d'une démarche laborieuse. La grande surface finit par étendre devant moi sa façade glacée sur des dizaines de mètres. Il fait encore très jour et le soleil s'y reflète ardemment. La lumière agressive me ferme les yeux comme à une morte.

Les portes tournantes me happent. La chaleur éreintante est remplacée par des courants d'air climatisés. Je ressers autour de mon corps amaigri la veste noire de laine épaisse que je ne quitte plus et me dirige lentement vers les caddies. Je revois Hémon me dépasser en courant pour pouvoir conduire le chariot – mais je glisse seule la petite pièce dans la fente, et retire seule la chaînette pour le débloquer. Avec toujours cet anéantissement je reprends ma route en direction des rayons, poussant cette fois devant moi le caddie. Le chiffonnement métallique qui s'échappe de ses roues est le même qu'il y a dix ans quand mes enfants étaient en vie. Certaines choses sont immuables, mais jamais les humains. Antigone certainement trottine à côté du chariot que dirige son frère en demandant si c'est à son tour. Elle est magnifique quand elle lève la tête vers moi pour se plaindre du fait que son frère monopolise le caddie. Je l'embrasserais si elle était réelle. Mes mains tremblent en s'accrochant plus durement au chariot. Mes pieds me paraissent plus lourds, j'ai envie de m'arrêter au milieu du centre commercial, peut-être même de m'y allonger en écoutant les bruits qu'émettent les hommes quand ils font leurs courses et qui ne varient jamais, et qui restent inchangés alors que mes enfants sont morts. J'entre dans un rayon. Les emballages des produits alimentaires m'étourdissent un peu car je n'ai plus l'habitude des couleurs vives. Le cliquetis du caddie m'accompagne, me ramène à la réalité comme il m'en sort. Je ne parviens pas à tendre le bras vers le paquet de pâtes que j'aurais voulu prendre, et je me rabats sur un autre. Plus tard, après avoir rempli mon chariot de café, je passe devant les bouquets de fleurs. Je m'arrête, ou mes jambes ne répondent plus. Dans l'éclairage artificiel les roses semblent irréelles. Le plastique qui les entoure fait dégouliner la lumière sur leurs pétales trop lisses. Le caddie s'éloigne un peu de moi, mes doigts se détachent un à un de lui. Les fleurs n'exhalent aucun parfum particulier. Je porte un bouquet à mon nez pour tenter d'en humer l'odeur, mais celle-ci est faible et fade. Avec dégoût je repose les fleurs. Antigone mérite des roses vivantes plutôt que ces pâles copies industrielles. Je me détourne et me dirige vers la caisse. Dans mon dos Hémon s'exclame :

« Je t'offrirai ce bouquet-là pour la fête des mères ! »

Et mon être se fendille ; peut-être la véritable raison pour laquelle ces fleurs ne peuvent venir orner la tombe de ma fille, est qu'elles sont réservées dans mon cœur à son frère.


Au centre du salon tourne le manège dans lequel Hémon et Antigone s'amusaient quand ils étaient plus jeunes, très jeunes. J'en lâche mes sacs. Les chevaux colorés que les néons subliment apparaissent dans mon champ de vision et en disparaissent à une vitesse folle, trop folle pour être celle d'un manège. Aucun parent ne laisserait son enfant monter sur une telle attraction. Les montures se troublent tant elles sont rapides. Leurs pelages pastels ou criards s'entremêlent comme des queues de comètes. Les petites ampoules qui décorent la structure grésillent. La lumière de plus en plus instable devient effrayante et je voudrais me réfugier dans la cuisine, cependant mon corps ne répond plus. Je ne suis pas vraiment là. Ce manège n'est pas vraiment là. Tous les néons s'éteignent en même temps, plongeant la pièce entière dans l'obscurité la plus totale. Je ne discerne même plus mes chaussures. Un frisson terrible m'irise. Mes mains tremblent et je ne peux pas me pencher pour récupérer mes sacs, qui doivent se trouver à mes pieds même si je n'en suis plus certaine. Le manège éteint se tait à présent. Il se tient immobile au milieu du salon. Il me dévisage avec les yeux d'Antigone et de Hémon. Il me murmure : « Agnès, Agnès, ma pauvre Agnès, tu es devenue complètement folle. Mais est-ce depuis la mort de ta fille, ou celle de ton fils ? Laquelle te fait le plus mal ? Agnès, ma pauvre folle. » Et mes enfants peut-être, assis main dans la main dans une tasse de porcelaine, compatissants me regardent en secouant la tête.

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