Je pousse la porte de ma chambre alors que le jour décante. Quelques lueurs s'échouent sur mes draps et le sol, qui n'ont plus rien à voir avec cet après-midi. Je souris en pensant aux dernières heures que j'ai vécues. Mon bonheur dissoluble ne me quitte même pas quand je m'étends sur mon lit. J'allume ma lampe de chevet – son éclat orangé vient se fondre dans les restes du soleil couchant. Je pose mon téléphone à côté de moi, un peu impatiente. J'ai laissé mon numéro à Gabriel et j'aimerais qu'il m'envoie un message. Il m'a promis de le faire. Ça avait l'air de lui faire plaisir à lui aussi.
Je lève la tête vers ma chambre. Antigone est appuyée nonchalamment contre le bureau dans son ensemble de dentelle bleue. Elle paraît vivante, elle n'a plus rien d'un cadavre. Elle a les bras croisés cependant, pas comme dans mon souvenir. Elle chuchote un peu triste :
« Il est temps, tu ne crois pas ? »
Je hoche la tête. Ma haine pour elle s'est apaisée aujourd'hui et c'est l'heure de tirer de ma mémoire un dernier moment avec elle, l'heure qui précède l'heure de l'oublier. Antigone alors laisse retomber ses bras le long de ses jambes, effleurant ses cuisses de ses mains. Je me rappelle avoir demandé très doucement, ressentant sa gêne :
« C'est ta première fois ? »
C'était en janvier, et mes parents étaient absents pour le week-end. Ils ne sauraient jamais qu'elle était venue. Antigone a levé la tête vers moi, évité un peu mes yeux pour répondre :
« Oui, oui. »
Puis elle a acquiescé assez durement, assez violemment. Je me suis mise debout et j'ai avancé vers elle. J'ai posé une main sur sa joue pour l'embrasser. Elle a un peu tressailli puis j'ai senti ses doigts frôler ma taille, alors je ne me suis pas écartée. Au fur et à mesure elle s'accrochait de plus en plus fort à moi et j'ai fait de même. Mes peurs se sont envolées progressivement. Dans la lumière j'ai pu voir tous les ecchymoses sur son corps, toutes les égratignures. Ça m'a horrifiée alors je l'ai embrassée encore mais sur la joue. Elle avait suivi mon regard, elle a un peu souri, mais très tristement.
« Ça n'est pas grave Claire. Ça n'est pas grave. Ce ne sont que des bleus. »
J'allais éteindre la lampe de chevet – et ici aujourd'hui je vais l'éteindre – mais Antigone a posé sa main sur la mienne pour m'en empêcher. Elle a dit qu'elle avait besoin de me voir.
« Tant que tu peux voir quelque chose, ça n'est pas effrayant, ça n'est pas grave. Tu vois mes hématomes ? Pas grave. »
J'ai hoché la tête. Cette phrase m'a un peu plus marquée parce que plus tard je me suis demandée ce qu'étaient mes peurs invisibles et je n'ai pas aimé les réponses. Dans ma chambre je frissonne et me redresse. Antigone à genoux sur mon lit pose une main sur mon épaule.
« Je t'aime Claire. »
Alors après sa voix si douce et sincère qui me disait ces mots que je voulais absolument entendre, j'ai effacé tous les bleus sur sa peau. Au matin elle tenait entre ses mains un bouquet de roses roses et blanches qu'elle m'a tendu dès que j'ai ouvert les yeux ; et quand je l'ai humé j'ai déclaré que c'était le meilleur parfum que j'avais jamais senti de toute ma vie.
La pièce est envahie par la nuit maintenant. Je me suis souvenue et je suis en larmes. J'ai donné ma dernière étreinte à une Antigone de sable. La chambre est désespérément vide. Vide d'Antigone vide de fleurs vide de méduses. Ça n'est plus qu'une chambre et c'est triste soudain. Je songe à la force de l'amour que j'éprouvais pour cette fille sans nom. Je me demande comment il s'est dissipé, comment il n'en reste que des effluves éthérées – assez cependant pour chercher le carnet et espérer son prénom écrit pour moi à la fin. Je soupire dans le silence qui s'effrite peu à peu. Je suis épuisée sans avoir envie de dormir, je me lève. Mes jambes sont faibles quand je vais à la fenêtre pour me jeter dans l'obscurité. Je laisse simplement les ombres saupoudrer ma peau et mes mains s'accrocher à s'en faire mal au cadre de l'ouverture. Je surplombe les réverbères dont la lumière menteuse efface les astres eux-même au-dessus de mon crâne. Je pense à Gabriel et au fait qu'Antigone enfin est remplaçable. J'imagine que j'ai eu mon au revoir d'une manière ou d'une autre, peut-être avec ce garçon rencontré sous un soleil fiévreux, peut-être avec cette paix lucide qui m'habite face à mes souvenirs. Antigone remplaçable. Elle ne m'a rien laissé puisqu'elle savait qu'un jour je pourrais me passer d'elle. Un nuage qui ressemble à une baleine masque le croissant de lune quelques secondes. Je m'écarte lentement de la fraîcheur tardive, de l'obscurité qui me protège et m'effraie à la fois, pour revenir m'asseoir dans ma chambre. Antigone apparaît furtive pour simplement acquiescer. Le carnet est pour quelqu'un aux yeux de qui elle ne sera jamais remplaçable. Le carnet est pour Agnès. C'est une évidence. Je ne suis pas encore certaine de comprendre pourquoi Antigone est passée par nous pour donner la clef à sa mère, pourquoi elle ne la lui a pas laissée, je sais simplement qu'il faut la lui rendre. Je me sens égoïste de ne pas avoir songé plus tôt à elle. J'entends mes parents m'appeler pour le dîner. Je pense à la mère d'Antigone seule chez elle qui mange à une table déserte et lugubrement silencieuse. Un « pas là » distillé dans les ombres de ma chambre me parvient, et je quitte la pièce un peu trop vite pour que ça ne soit pas une fuite.
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Boygirl
Misterio / SuspensoBoygirl s'est suicidée en se jetant dans la Seine. Tout le monde savait qui elle était, mais personne ne la connaissait vraiment. Un ancien camarade de classe, sa petite amie, et sa mère, vont s'unir pour tenter de percer les mystères qui l'entourai...
