Le puits de guerre #1

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Le froid. La terre boueuse et la faim, les maladies et le bruit et la peur constante de vivre ses dernières minutes. C'était ça qui était le plus dur à supporter. On pourrait croire qu'ôter la vie hantait à jamais les cauchemars des survivants, mais c'était presque la chose la plus facile à faire. Il n'y avait qu'à viser, tirer et oublier son humanité. Des animaux, des traîtres, des envahisseurs. C'était les noms qu'on leur avait donné, puisque c'était leurs ennemis, mais comme les appelaient-ils en face? C'était la question que Castiel se posait. Recroquevillé dans son trou, serrant son fusil contre sa poitrine, il comptait. L'intervalle qui séparait les explosions entre elles. Trois secondes. Un coup à droite, un coup à gauche, parfois au-dessus de sa tête, et de temps en temps, sur la tête d'un jeune soldat, terrifié par la guerre dans laquelle on l'avait embrigadé. Ca ne ressemblait plus à une vie, c'était loin d'être la raison pour laquelle on l'avait mis au monde, et il allait mourir seul, sale et terrifié. Frank l'avait fait, il avait osé prendre le risque de se faire fusiller mais il avait réussi. Il avait juste sauté au-dessus d'un barbelé et s'était fait tirer dans la cuisse. Quand on lui avait demandé ce qu'il lui était arrivé, il avait dit qu'il avait sauté avant qu'un obus ne vienne lui exploser la figure, et par un miracle, ou juste parce que les chances que ça arrive étaient élevées, la bombe était bien tombée quelques minutes plus tard, à l'endroit même ou le jeune paysan s'était trouvé. Il avait fallu quelques mots hurlés dans le vent pour que les brancardiers l'évacuent le plus loin possible de la ligne. Quelques heures plus tard il était déjà en sécurité, prêt à rentrer chez lui.

Jean et Vincent discutaient à voix basse, une cigarette entre les lèvres, des cartes en main. C'était une caricature des plus absurdes. Cette habitude qu'avaient prises tous ces hommes à se détendre dans un paysage comme celui-ci. C'était l'heure de repos, les balles ne pleuvaient presque plus, seules les bombes continuaient de tomber par-delà les plaines, détruisant le paysage au passage. Castiel n'avait pas le temps de s'accorder cette pause, tous ses sens étaient à l'affût, il avait la trouille. C'était une mission suicide pour lui, on l'y avait jeté comme de la pâté pour chien. Il avait tout juste vingt ans et sa vie allait peut-être s'arrêter dans quelques minutes ou quelques jours, il était presque déjà mort.

Les fourmis qui envahissaient ses godasses le faisait se tortiller sur place. Il avait l'impression que les rats qui passaient entre ses jambes avaient élu domicile dans ses chaussures. La terre lui brûlait les yeux et la pluie lui grattait la peau. Il devait avoir des poux, son cuir chevelu était le refuge idéal pour les bêtes. Epais, foncé et soyeux, sa chevelure noire était facilement reconnaissable. L'un de ses camarades l'avait appelé Clarence en mémoire à une mauvaise vanne faite sur lui quelques semaines plus tôt.

Il se frotta le front du dos de la main et se retrancha dans son uniforme quand de la terre vola au dessus de lui. On entendit des bribes de voix dans les airs qui disparurent aussitôt.

Castiel avait du mal à savoir, si c'était des soldats qui passaient et disparaissaient à tous jamais ou si au contraire, c'était des soldats disparus qui défilaient dans ses pensées.

Ce qui était certain, c'est que la gourde qui heurta son coude était bien réelle.

-Castiel! Appela une voix sur sa gauche. Il faut aller chercher de l'eau mon grand.

Il s'était dévoué lui-même. Il préférait cent fois plus se faire tuer à vouloir chercher de quoi boire qu'être celui qui tirerait sur l'ennemi qui faisait que défendre ses lignes.

Il leva les yeux au ciel un instant, déglutit et à quatre pattes, se déplaça sur la droite, le récipient dans les mains. Son casque rond lui tombait sur les yeux, son uniforme n'avait plus aucune allure et ses chaussures le faisaient souffrir le martyre. L'idée de pouvoir enfin s'éloigner de toute cette violence pour quelques minutes lui suffisait pour mettre de côté tous ces détails.

Le chemin, il le connaissait par coeur. Il était obligé, se perdre dans ces boyaux était une erreur sans issue possible alors il avait mémorisé chaque recoin pour pouvoir emprunter la bonne direction vers la forêt, épargnée à quelques endroits par la guerre et ses attributs.

Il rampa, arme sur le dos, gourde dans la main. Le souffle saccadé et le coeur battant la chamade, c'était devenu sa nouvelle vie. Une vie de terreur et de souffrance.

Il passa devant Ronald, le plus vieux de son régiment. Le soldat avait été envoyé parce qu'il pouvait marcher et tirer, mais le peu de force qu'il lui restait lui permettait seulement de respirer et de pousser du pied les quelques charognards qui le considéraient déjà comme un repas. Comme à chaque passage, Castiel lui sourit. Celui-ci ne lui rendit pas. Pas qu'il n'en avait pas envie, mais car sourire était devenu impossible ici. C'était presque quelque chose qui avait disparu du français. Seul le candide qu'était Castiel n'avait pas compris que sourire n'apporterait plus jamais rien à ces hommes.

Un obus éclata dans son dos, il s'allongea, les mains sur la tête, le souffle coincé et relâcha son corps quand la terre s'arrêta de voler et qu'il se rendit compte qu'il était bien entier. Il repris sa marche et cette fois-ci, il pu se lever en gardant la tête baissée et trottina. Il n'avait plus qu'à croiser la vieille échelle en bois brisée et le casque troué avant d'arriver au niveau du premier arbre qui marquait l'entrée de la forêt mais également la fin du territoire appartenant à la France.

Il regarda quelques secondes derrière lui, hésitant comme à chaque fois à se jeter dans le no man's land, espérant se faire tirer dessus assez gravement pour être évacué mais pas trop non plus pour survivre. Mais cette voix qu'il avait toujours eue en lui lui criait de se dépêcher et d'arrêter de penser à ce genre de choses stupides. Il l'écouta une fois de plus et le casque vissé sur le crâne, s'enfonça entre deux arbres. Cette fois-ci, c'était l'arme au poing qu'il avança, les regard furetant entre les arbres. C'était la zone où il cherchait de l'eau, mais c'était aussi celle où les hommes contre qui ils se battaient venaient eux aussi remplir leur gourde.

Veillant à être le plus discret possible, il marchait sur la pointe des pieds. Mais ses vieilles godasses couinaient à cause du surplus d'eau à l'intérieur. Les pluies de la veille avaient inondé les tranchées et s'étaient infiltrées partout. Son abri avait été inondé et la terre s'était effondrée à l'intérieur, enterrant le sac de sable dont il se servait comme tapis de sol. Sa gourmette avait disparue elle aussi. Il avait pleuré pendant de longues minutes en silence, blessé par la disparition de ce bijou qui le maintenait dans le souvenir de sa famille.

Il s'arrêta derrière un buisson. Il était là, le puits. Immobile et intact, épargné par tout le reste comme par miracle. Le seau était remonté, signe que quelqu'un était passé après lui. Il s'avança, toujours aux aguets et s'apprêtait à lâcher son arme pour prendre la gourde quand une tête, camouflée par le petit muret du puits, apparu de dos. Il se jeta sur le sol, se cognant le genou au passage et leva les yeux vers l'homme qui se tenait dos à lui à seulement deux mètres. Dans un uniforme couleur forêt. Il tenait une gourde lui aussi et s'empressa de la refermer avant de la jeter dans son dos, retenue par une sangle. Il ramassa une arme au sol et regarda frénétiquement autour de lui. Castiel baissa la tête, le visage enfoncé dans la terre et son coeur s'affola. Il resta ainsi quelques instants et se redressa tout doucement. Il pu voir le soldat partir en courant, les jambes flageolantes et la respiration haletante.

Castiel reprit une grosse goulée d'air et rampa jusqu'au puits pour y récupérer de l'eau. Il tourna autour et s'agenouilla. Il s'assura de ne pas être observé et s'adonna à sa tâche. Une fois terminé, il s'empressa de tout emballer et de reprendre son arme. Un petit éclat brillant attira son regard et il se pencha sur sa gauche pour ramasser un fil, relié et habillé de petites perles noires. Une petite médaille au milieu portait une lettre. Un "M" gravé dans l'argent. Il leva les yeux vers le passage où l'étranger avait disparu et déglutit.

Il coinça sa gourde dans son dos et reprit son arme en main. Il détala vers l'opposé et s'engouffra dans les fourrés. 

Avant, il avait pris soin d'enfouir le bracelet au plus profond de sa poche.


OS Destiel & MultiverseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant