Chapitre 48 les petits poissons dans l'eau

73 4 0
                                        

Des millions de bulles s'éparpillent, éclatent puis renaissent et recommencent. Des pensées s'envolent, rebondissent dans un sens puis dans un autre. Lorsque le tout s'assemble à nouveau. Je tourne comme un tambour sans parvenir à me stabiliser. Mes doigts rencontrent une pression et tentent de ralentir le mouvement de toute leur force. L'eau s'infiltre sans prévenir par mes narines. Le sel brûle ma gorge, parvient à mes poumons. Un râle s'échappe malgré moi. Erreur qui me coûte cher. Je laisse échapper ma réserve d'oxygène au profit du liquide salé qui m'envahit toute entière. Je panique, tente à grandes brassées de remonter vers la surface lumineuse. La gorge et les yeux me piquent. Une main me tire avec puissance vers le haut. Je sens mes dernières forces me lâcher. Je n'ai pas même la force de pleurer. Mourir ainsi au milieu de nul part, qui plus est seule et sans réponses sera ma dernière pensée. Mes doigts se ramollissent puis abandonnent la main qui la serre. Je ne sens pas la brusque aspiration qui se produit, ni même le torse contre lequel je m'écrase. Au milieu de ce trou noir, je sens à peine deux lèvres qui s'abattent sur les miennes insufflant une quantité d'air salvatrice. Puis, tout s'enchaîne. Ainsi dans cette position nous sommes aspirés vers le fond de l'océan. Avant de sombrer définitivement dans le noir nous nous écrasons sur une surface dure et froide.

Je ne rêve pourtant pas sinon je m'en souviendrai. Je ne dors pas non plus sinon je me réveillerai. Il n'y a plus tourments, plus de questions. Seulement du noir. L'absence de tout et que ce soit très bien ainsi, apaisée. Je suis sortie de l'océan, c'est une certitude. Pourtant, je suis ballottée et bercée par des petits remous de temps à autres. Un radeau qui flotte au grès du courant c'est ce que je dois être. Une petite vague un peu plus perceptible que les autres me poussent et commence à me tirer de je-ne-sais où. Comme si elle venait de très loin, une seconde vague suit. Je la laisse me pousser. Je suis toujours apaisée. Une troisième onde rapprochée me secoue avec cette fois-ci plus de vigueur. Une quatrième la balaie et brise mon équilibre. Je tombe. Une dernière me foudroie. Je la sens cette fois-ci traverser tout mon corps qui reprend vie. Alors que je pense pousser un terrible cri de douleur je m'étouffe presque en recrachant une quantité incroyable d'eau. Une main soulève ma nuque et me redresse. Mes yeux papillonnent cherchant une origine à tout ceci pendant que chaque fibre de mon être reprend vie. Comme un élixir de vie, l'oxygène alimente chaque fibre de mon être, redonnant vie à chaque cellule, rallume une chaleur interne.
Mes yeux se perdent dans des pupilles turquoises, aussi limpides que l'eau derrière les grandes baies vitrées que je devine derrière lui. Son regard qui luit pour la première fois ne me quitte pas et je m'y accroche comme à une bouée au milieu de l'océan. Mes mains refusent de quitter les siennes, à moins que ça ne soit l'inverse. L'énergie ne me traverse pas seulement, elle nous enveloppe tous les deux. Les mots n'ayant pas leur place, une évidence me percute. Je reste là, les yeux plantés dans les siens, dans une bulle que rien ne brise, pas même la cadence régulière qui s'approche et se déploie en cercle autour de nous. Quelque chose se glisse le long de ma hanche et remonte à ma poitrine. Cette sensation se reproduit cette fois-ci le long de mon dos jusqu'à ma nuque et enfin sous mon cou. Le trident aiguisé qui effleure de la même manière le menton de Rassan me confirme que nous sommes cernés et que tout mouvement brusque de notre part se traduirait par un organe perforé. Rassan rompt le lien en premier. A contre-coeur je détourne le regard et me prends de plein fouet la réalité.

Au bout de chaque mini-trident se trouve une armure impressionnante entièrement recouverte d'écailles: grises sur le torse et bleues sur les jambes et avant-bras. Lesquelles sont prolongées par de larges éperons. Des branchies sont striées au niveau des côtes laissant apparaître un mouvement respiratoire régulier. Des casques sertis de nageoires costales surmontent le tout.
Chaque soldat pose sur nous un regard froid, dénué de toute émotion. Leurs yeux perçants verrouillent leur cible, n' attendant que le premier mouvement de notre part pour passer à l'attaque.
Cette fois-ci aucune pirouette ne nous sauvera nous sommes bien trop cernés. Mes yeux effectuent un mouvement circulaire prenant note de la pièce dans laquelle nous nous trouvons. Sous nos pied s'étend un plancher exclusivement vitrifié qui se confond presque avec la mer qui nous engloutit. Derrière Rassan: un large panorama circulaire vitré nous indique que nous sommes présentement sous la mer, nous ainsi que les nombreux bâtiments qui éteignent si rapidement leurs lumières que je crois les avoir rêvés. Je reviens sur Rassan dont les yeux ont réalisé en silence le même travail que le mien et qui me somment de ne pas nous mettre une nouvelle fois dans le pétrin.

ArèsDes histoires addictives. Découvrez maintenant