Chapitre 11 - Neal

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— NEAL ! NEAL PATEL !

La voix de Patrizia explose dans mon dos alors que je m'éloignais de la piscine après mon entraînement de l'après-midi. Je me retourne ; ma coéquipière fonce vers moi, à la croisée du rhinocéros en colère et du boulet de démolition. Je n'ai pas d'autre choix que de rester figé là, à la regarder approcher. Il me paraît évident que je ne vais pas apprécier la conversation qui va suivre, et en même temps, je ne vois pas ce que je pourrais faire pour m'y soustraire. Partir dans la direction opposée en courant n'est pas envisageable : cela ne ferait que repousser la confrontation.

En plus, je ne suis pas certain que je serais capable de distancer Patrizia.

Elle se plante devant moi, mains sur les hanches, yeux plissés, ses cheveux noirs coupés court encore humides. En fouillant ma mémoire, je ne parviens pas à retrouver une discussion que nous aurions eue tous les deux – juste elle et moi, je veux dire. Nous nous côtoyons au sein des Dolphins, mais nous n'avons jamais eu de raison d'échanger sur un sujet qui n'aurait pas concerné aussi l'ensemble du groupe.

Je ne m'attendais pas à ce que cela se produise aujourd'hui, et encore moins à ce qu'elle ait l'air aussi furieuse. Je veux bien reconnaître mes erreurs quand je les commets – avec moi, cela finit toujours par arriver – mais là, je n'arrive pas à voir ce que j'ai bien pu lui faire.

— Aucun de nos coéquipiers n'aura le courage de te parler franchement, alors je vais m'y coller, attaque-t-elle. Tu as merdé.

— De quoi est-ce que tu veux...

— Cleo. Tu t'es comporté comme le dernier des connards avec elle.

Mon sang se glace.

Évidemment.

J'encaisse les mots durs de Patrizia, sans chercher à les récuser. Après tout, je m'adresse plus ou moins les mêmes en mon for intérieur. Ma coéquipière me confirme juste la conclusion à laquelle j'avais fini par parvenir. Malgré tout, j'essaye de me justifier :

— Elle m'a pris au dépourvu, je n'ai pas su comment réagir. J'ai du mal avec les gens, je...

— Oui, eh ben, ça n'excuse pas tout. Que tu sois dans ton monde quand on est tous ensemble, il n'y a pas de souci. Ça ne fait de mal à personne, et on a appris à t'apprécier tel que tu es. Mais Cleo, tu l'as laissée tomber alors qu'elle avait besoin de toi, alors que tu étais son seul repère dans cette putain d'université, et ça, elle ne le méritait pas.

— Je ne la connaissais pas, et elle a débarqué ici sans prévenir !

J'ai haussé le ton à mon tour. Ce n'est pas parce que Patrizia a touché la fibre de culpabilité en moi que je vais me laisser pourrir en silence. En fait, c'est même une réaction de défense. Elle charge, je me retranche dans ma carapace.

— Vous avez parlé tous les deux pendant des mois, réplique-t-elle. Ce n'est pas ce que j'appelle « ne pas se connaître ». Elle, elle te considérait comme son ami, elle n'avait aucun doute là-dessus. Tu étais l'une des personnes les plus importantes de sa vie, et tu l'as traitée comme une malpropre. Est-ce que tu t'es demandé une seule seconde pourquoi elle a décidé de venir s'installer à Danbury ?

Oui, au moins mille fois depuis que je l'ai laissée sur l'allée devant cette piscine...

Ce qui est perturbant, c'est que Patrizia a l'air de connaître la réponse à cette question qui me taraude – c'est en tout cas ce que sa petite moue désapprobatrice me laisse supposer.

— Je n'ai pas pensé à ça sur le moment, je plaide.

— Tu aurais dû.

— J'ai paniqué...

— Ouais, j'ai cru comprendre. Tu as pris tes jambes à ton cou et tu as planté Cleo sans un regard en arrière. Est-ce que tu t'es préoccupé de ce qui lui est arrivé ensuite ? De la manière dont se passait son installation ? Non, pas le moins du monde. Oui, tu as du mal avec les gens, tout le monde le sait. Mais si tu tiens à cette fille, tu aurais dû la faire passer en premier. Ça aurait dû être ça, ton réflexe. L'écouter, chercher à comprendre. Pas l'abandonner.

Je me revois ce jour-là, submergé par l'angoisse. Ce n'est pas la première fois que je me rejoue la scène dans ma tête. Que peu à peu, les bons mots, ceux qu'il m'aurait fallu prononcer, me viennent.

Sauf que sur le coup, ce ne sont pas eux qui me sont venus. Et j'aurais beau le déplorer autant que je le voudrai, je ne peux pas changer le passé.

— Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Patrizia ? Ce qui est fait est fait. Je ne peux pas revenir en arrière.

— Alors nouvelle leçon : quand on a mal agi, on le reconnaît et on s'excuse.

— À quoi bon ? Ça ne réparera pas ce que j'ai fait. J'ai gâché ce qu'il y avait entre Cleo et moi, ce n'est pas parce que je lui dis que je suis désolé que ça effacera magiquement tout le reste.

Patrizia serre les poings, et son visage prend une teinte écarlate encore plus prononcée.

— Tu n'as rien écouté de ce que j'ai raconté ? Ce n'est pas pour toi que tu dois t'excuser, c'est pour elle. Elle est au fond du trou, là. Toute seule dans une ville qu'elle ne connaît pas, rejetée par son seul ami, à se demander ce qu'elle a fait de mal. Elle n'a pas besoin de ça. Alors tu vas au moins avoir la décence de retirer de ses épaules les soucis qui te concernent et qu'elle ne devrait pas avoir à porter.

— OK.

Ma capitulation arrête Patrizia en plein élan. Elle me dévisage, suspicieuse, comme si elle ne parvenait pas à croire qu'elle a remporté ce combat si facilement. Mais ce n'est pas parce que je ne sais pas m'y prendre avec les autres que j'y suis indifférent. Je veux aider Cleo à se sentir mieux, sincèrement ; seulement, je n'avais pas réalisé jusqu'alors que j'avais un moyen d'y parvenir.

— J'irai m'excuser, je poursuis. Pas la peine de m'atomiser sur place, tu as ma parole.

C'est que Patrizia me fait peur, avec la colère qui l'anime. Nous sommes à l'opposé l'un de l'autre, elle et moi. Elle s'enflamme pour la moindre cause qui la touche, tandis que si peu de choses troublent ma placidité de surface...

Elle s'adoucit, semblant avoir déterminé que je suis sincère. Puis elle hoche la tête, pensive, et commence à s'éloigner. C'est alors qu'une question me frappe.

— Pourquoi ça te préoccupe tant, tout ça ? Tu ne connais pas Cleo, que je sache.

Elle s'arrête pour me répondre, de la tristesse dans la voix :

— Maintenant si. Et j'en ai appris assez pour pouvoir affirmer qu'elle a beaucoup trop souffert. Donc ce qui est en mon pouvoir pour l'aider, je le fais. Même si ça veut dire te secouer les puces.

Ses paroles énigmatiques réveillent en moi de l'inquiétude. J'en suis maintenant certain, elle en sait plus sur la venue de Cleo à Danbury qu'elle me l'a révélé, et ce qu'elle me cache ne doit pas être joyeux. Cependant, je n'en apprendrai pas plus aujourd'hui : le temps que cette prise de conscience ait fait son chemin en moi, Patrizia a déjà repris sa route, me laissant seul avec mes questionnements.

My Crushing WaveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant