Kearney n'a pas changé. Je ne sais pas si cela me soulage, ou si cela m'attriste. D'un certain côté, c'est sans doute heureux que la ville ne soit pas devenue le puits de noirceur qui s'imposait dans mon esprit chaque fois que j'y repensais depuis mon départ pour Danbury. De l'autre, cela me fait mal qu'une tragédie comme celle que j'ai vécue n'ait laissé aucune marque. Les gens vaquent à leurs activités, le ballet des voitures s'agite dans les rues, les oiseaux piaillent gaiement... Rien dans tout cela ne fait écho à ma tristesse.
Voilà une heure que nous nous promenons sans réel but, Neal et moi. La matinée, nous l'avons passée chez ma tante, mais après le repas, j'ai eu besoin d'air. Elle est affairée à préparer le service de demain. Moi, je vais déjà avoir bien du mal à le traverser ; je ne veux pas le vivre de manière anticipée. Alors d'ici là, je tente de respirer, pour autant que cette ville me le permette.
— Alors, comment tu trouves le Nebraska jusque-là ? je demande à Neal, tentant de masquer mon mal-être derrière un ton léger. Pas trop dépaysé ?
— Non... Kearney n'est pas si différente de Danbury.
Eh oui : ce n'est qu'un lieu. Mon deuil, c'est moi qui le porte, ce sont mes yeux qui en teintent ce sur quoi ils se posent.
Les poids qui me tirent vers le bas n'en sont pas moins lourds...
Je n'avais pas de destination précise, et pourtant, je me crispe lorsque je réalise que mes pas m'ont menée jusqu'à mon ancien quartier. Ces arbres, ces trottoirs me sont si familiers... Beaucoup trop. Je ralentis, m'arrête à une intersection. D'une voix blanche, j'indique à Neal :
— C'est là que j'habitais, avant. Dans cette rue.
Il pose sur moi un regard empli de douceur, avant de me souffler :
— On n'est pas obligés d'y aller. C'est comme tu veux.
J'apprécie cette manière qu'il a d'être à mes côtés sans m'imposer quoi que ce soit depuis que nous sommes arrivés. Quoi que nous fassions, cela reste mon choix ; mais il est là pour m'aider à l'assumer. S'assurer que je ne m'engage pas seule dans une voie sans lumière...
C'est sûrement grâce à sa présence que je trouve le courage de décider :
— Si, allons-y.
Il ne dit rien et m'emboîte le pas alors que je commence à remonter la rue. Les numéros sur les portails défilent. J'ai l'impression déchirante qu'à tout moment, je pourrais voir passer la voiture de patrouille de mon père, ou la petite Ford grise de ma mère.
32, 34, 36... 38.
Je m'immobilise, relâche ma respiration.
C'est là.
J'ai encore un double de la clé dans mon sac, que j'ai omis de donner à l'agent immobilier lorsque je l'ai rencontré pour mettre en vente les lieux.
Sauf que contrairement au reste de la ville, mon ancienne maison n'est plus la même.
Je savais qu'elle avait été vendue en début d'année ; le virement que j'ai reçu sur mon compte bancaire a été le bienvenu. Cependant, j'ignorais que cela serait si visible de l'extérieur. Il y a sous le porche une trottinette rose que je ne reconnais pas, et un ballon en plastique Pat'Patrouille abandonné sur le gazon. Les voilages du salon ont été changés ; de l'autre côté, je distingue une famille qui semble en plein jeu de société.
VOUS LISEZ
My Crushing Wave
RomanceS'il y a bien une chose à laquelle Neal ne s'attendait pas en faisant sa rentrée en troisième année à l'université de Danbury, c'est à voir débarquer Cleo devant lui. Oui, passionnés de mots croisés tous les deux, cela fait des mois qu'ils se parlen...
