Nous sommes à l'aéroport, et Cleo et moi n'avons toujours pas pu parler de ce qui s'est passé hier soir. Je n'arrive pas à déterminer si c'est parce que l'occasion nous a manqué, ou parce qu'elle m'évite.
Tout à l'heure, après m'être habillé, je suis descendu dans la cuisine de sa tante pour prendre mon petit déjeuner. Elle était là, ainsi que Winston. Je n'ai pas su lire sa réaction : elle m'a salué sans trouble apparent, avant de reprendre sa discussion avec son cousin. Bien sûr, en présence de ce dernier, impossible de poser les questions que j'avais sur le cœur : j'ai donc pris un café en silence, tandis qu'il racontait à Cleo comment se déroule sa dernière année de lycée. Lorsqu'il a quitté la pièce pour partir en cours, je me suis dit que j'allais pouvoir saisir ma chance... sauf que Cleo s'est éclipsée elle aussi, annonçant qu'elle avait besoin d'une douche.
Toute la matinée s'est passée de la sorte. Elle avait toujours une bonne raison de faire autre chose : rassembler ses affaires pour boucler sa valise, trier des photos avec sa tante, imprimer nos cartes d'embarquement... Mais si elle l'avait voulu, n'aurait-elle pas pu trouver le temps de se montrer affectueuse ? Un effleurement rapide entre deux portes, un sourire...
N'importe quoi pour me prouver que notre connexion de la nuit dernière est toujours là.
Après le déjeuner familial, nous avons grimpé dans la voiture de Darnell, direction l'aéroport. Je suis resté en ébullition tout le temps que nous avons roulé, à me torturer dans l'analyse de la moindre intonation de Cleo, de son attitude alors qu'elle profitait de ces derniers instants avec son cousin. Ensuite, nous avons été pris dans la frénésie des contrôles de sécurité, de la recherche de la porte assignée à notre vol. Cela ne fait que quelques minutes que nous avons pu nous poser, au calme, sur des sièges en plastique qui se font face. Nous sommes en avance, d'autant que notre avion est annoncé avec une vingtaine de minutes de retard. Je l'observe, peu assuré, me demandant si elle va prendre l'initiative de la conversation qu'il me semble que nous devons avoir. Mais elle regarde d'abord son portable, avant de sortir un livre de son sac. Je suis surpris en en reconnaissant la couverture : il s'agit du Guide du voyageur galactique, mon préféré, dont nous avons parlé ensemble il y a quelques semaines.
Qu'est-ce que je dois en penser ? Est-ce que c'est un signe ? Parce que cela me donne au moins un point d'entrée pour briser le silence, je lui fais remarquer :
— Je ne savais pas que tu avais décidé de découvrir Douglas Adams.
Elle relève la tête, me jette un bref regard, avant de déclarer :
— Tu en parlais bien, alors je me suis laissée tenter.
— Tu apprécies ta lecture jusque-là ?
— Oui, plutôt. Comme tu le disais, l'humour est très particulier, mais c'est très original. Je m'amuse beaucoup.
Elle me sourit. Mon cœur s'emballe.
Ça ne peut pas être mauvais, n'est-ce pas ? Qu'elle me contemple ainsi, qu'elle ait choisi entre tous mon livre préféré... Ce n'est pas l'attitude d'une fille qui a eu un coup d'un soir qu'elle regrette, avec un mec pour lequel elle n'a aucune attirance particulière. Elle doit sans doute être dans le même état que moi : pas trop sûre de la manière dont se comporter désormais.
J'en ai la conviction suffisamment longtemps pour trouver le courage de lui souffler :
— Cleo...
Elle repose ses yeux sur moi, dans l'attente de la suite. Me sentant rougir, luttant contre l'embarras qui m'englue, j'enchaîne :
— Je voulais te demander... à propos de ce qui s'est passé hier soir...
Elle m'observe fixement, ce qui ne m'aide pas. Tant pis, je crache le morceau d'un coup :
— Qu'est-ce ça va changer à notre relation ? Qu'est-ce qu'on est, maintenant, tous les deux ?
Elle inspire, referme lentement son livre, puis lâche :
— Est-ce qu'on doit vraiment parler de ça ?
Je reste un instant abasourdi, avant d'avancer :
— Euh, eh bien... Ça semble quand même important, non ?
Sous son regard scrutateur, je poursuis :
— Est-ce qu'on est toujours amis ? Ensemble ? Sex-friends ? Est-ce que ce n'est arrivé qu'une seule fois, ou est-ce que ça va se reproduire ? Qu'est-ce que tu ressens pour moi ? Il faut qu'on définisse tout ça, qu'on détermine où on en est et...
— Arrête, Neal.
Je pensais mon plaidoyer convaincant, mais Cleo secoue désormais la tête, les traits crispés. Sa voix est dure alors qu'elle ajoute :
— Tu veux mettre des mots sur les choses, mais la vie n'est pas une grille de mots croisés. Tout ne rentre pas dans des cases bien nettes. Ce qui s'est passé hier... c'est arrivé, et c'est tout. Si nous cherchons davantage de réponses, je crois que nous allons nous blesser.
Je voudrais lui dire que moi, c'est ne pas savoir qui me blesse ; qu'il y a tous ces sentiments que je veux lui livrer et que sa froideur piétine. Elle doit comprendre que pour moi, cette nuit était tout sauf anodine ; que je la veux, pas seulement dans mon lit mais à mes côtés dans tous les aspects de la vie.
Que je l'aime, et qu'après nous être rapprochés de la sorte, je ne me sens pas capable de ne plus faire face qu'à son indifférence.
Et je pourrais me lancer, tout lui avouer enfin, même si nous sommes au beau milieu d'un aéroport animé, même s'il y a de fortes chances qu'elle me réponde qu'elle-même n'éprouve pas ce type de sentiments pour moi.
Sauf qu'à cet instant, une hôtesse de la compagnie aérienne prend place derrière le comptoir de la porte d'embarquement et demande aux voyageurs de notre vol de se ranger en files en fonction de leur numéro de siège. Cleo se lève dans la seconde pour obéir aux consignes, sans un regard en arrière.
Je n'ai d'autre choix que de lui emboîter le pas, mon sac à l'épaule, lourd de ces paroles si cruciales que j'ai dû ravaler.
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My Crushing Wave
Roman d'amourS'il y a bien une chose à laquelle Neal ne s'attendait pas en faisant sa rentrée en troisième année à l'université de Danbury, c'est à voir débarquer Cleo devant lui. Oui, passionnés de mots croisés tous les deux, cela fait des mois qu'ils se parlen...
