Les yeux fermés et la tête calée contre le dossier de mon siège, je prétends que je suis en train de dormir. Ce n'est peut-être pas très courageux, mais je ne me sens pas capable d'agir autrement pour l'instant. Pas capable d'affronter de nouveau le regard de Neal, alors que je suis si troublée dans ce que je ressens.
Il avait raison tout à l'heure : nous devrions discuter de ce qui s'est passé hier soir. Sauf que les questions qu'il m'a posées, je suis incapable d'y répondre. Ou plutôt si, mais j'ai peur de ce que je lis au fond de mon cœur, et peur de souffrir de nouveau lorsque je constaterai le décalage entre ce qui s'y trouve et ce que Neal éprouve – ou n'éprouve pas, justement.
Il a été parfait ce week-end. Exactement celui que j'espérais lorsque, perdue, j'ai frappé à sa porte le soir où ma tante m'a appelée pour me parler du service à venir en mémoire de mes parents. Je voulais une ancre pour m'empêcher de partir à la dérive ; il l'a été. Patient, attentif, sachant se mettre en retrait lorsque c'était nécessaire ou intervenir pour me ramener au présent lorsque j'en avais besoin. Son soutien m'a été essentiel ; si je ne suis pas secouée par les larmes dans cet avion en ce moment même, ramenant de Kearney un fardeau écrasant de tristesse, c'est en grande partie grâce à lui. La vie continue, il était là pour me le rappeler, ma lumière dans l'obscurité. Il est si rare de trouver quelqu'un qui nous écoute vraiment, à qui l'on peut dévoiler notre douleur sans qu'il ne cherche à la nier ou nous expliquer ce que nous devrions ressentir... Il est cette personne pour moi. En sa présence, j'ai l'impression que je peux être moi-même, même si c'est moche, même si j'ai parfois du mal à me comprendre.
Au-delà de ça, il est brillant dans la passion que nous partageons, doux, souvent réservé mais doté d'un humour bien à lui quand on apprend à le connaître. Physiquement aussi, il m'attire, encore plus depuis que je l'ai découvert tout entier hier soir.
Il me serait facile d'accepter d'ouvrir les yeux, de reconnaître que les sentiments que j'éprouve pour lui sont bien plus profonds qu'une simple amitié. Depuis cette nuit, mes barrages cèdent : j'en suis à colmater les brèches pour garder mon cœur sous contrôle.
Parce que tout cela, je l'ai déjà pensé, il y a des mois de ça. Avant de déménager pour Danbury, je me disais que nous avions l'air parfaits l'un pour l'autre. Nos échanges sur Discord comptaient tant pour moi... Au fond, j'étais persuadée qu'une fois que je rejoindrais la WestConn, il se passerait quelque chose entre nous. J'avais du mal à voir comment il pouvait en être autrement, étant donné l'intensité de la connexion entre nous. Et encore, à l'époque, nous ne nous connaissions pas aussi bien qu'aujourd'hui... Ce que je ressens désormais est cent fois plus explosif.
Raison pour laquelle ma déception sera cent fois plus douloureuse si je me trompe une nouvelle fois.
Je n'ai pas oublié l'impression que mon cœur s'effondrait dans ma poitrine ce premier jour, quand il m'a rejetée devant la piscine du campus. Ce moment où je me suis pris en pleine face l'évidence que notre relation ne comptait pas autant pour lui que pour moi. Je ne pourrais pas le supporter de nouveau, or rien ne me permet d'écarter cette hypothèse, au contraire. Neal est si secret... Même alors que je suis sans doute l'une des personnes les plus proches de lui, je ne parviens pas à être certaine de ce qu'il pense réellement de moi. Ce qui s'est passé hier soir ne prouve rien : c'est moi qui me suis jetée à son cou. Je ne connais pas beaucoup de mecs qui auraient craché sur l'occasion, sentiments ou non. Bien sûr, alors que j'étais dans ses bras, j'y ai cru. Je me suis sentie aimée, comme mon âme l'appelait. Son regard, ses caresses, les baisers qu'il a déposés sur ma peau... J'ai soif de cela, et de plus encore. Je ne veux pas qu'il s'agisse juste d'un vernis lors d'un échange charnel. S'il se craquèle et que derrière, je ne découvre que le vide, j'en serais brisée. C'est ce que j'ai craint ce matin, en me réveillant. Que Neal ouvre les yeux et m'observe avec indifférence. Alors j'ai pris les devants et je suis partie plutôt que de le risquer.
C'est aussi pour cela que j'ai coupé court à notre conversation, tout à l'heure. S'il ressentait la même chose que moi, il n'aurait pas abordé la question de ce que nous sommes devenus aussi froidement, n'est-ce pas ? Il n'aurait pas passé en revue les différentes options – amis, ensemble, sex-friends... – comme si tous ces choix pouvaient lui convenir, qu'il pouvait tous les entendre. Dans ce cas, je préfère rester dans le doute – encore un peu. Le temps que la tourmente de mes émotions s'apaise, que je sois capable de faire face à la vérité.
Je le savais, pourtant, en renouant mon amitié avec lui. Je savais que cette fois, je devais rester prudente. Ne pas me laisser aller à croire à davantage que ce que ses mots me diraient, explicitement. Pour justement éviter de me retrouver dans une situation comme celle-là... Car s'il m'aimait en retour, il ne l'aurait pas découvert ce week-end : il n'a pas changé d'attitude à Kearney par rapport à celle qu'il adopte avec moi depuis des mois, depuis les championnats du Connecticut et même au-delà. Or, il serait illusoire de ma part de m'imaginer qu'il nourrit des sentiments pour moi depuis tout ce temps, et qu'il les garde pour lui. Qui serait capable de se taire aussi longtemps ? Non, c'est juste sa manière d'être. C'est un ami incroyable, la personne qu'il me fallait à mes côtés. Mais à ses yeux, je ne suis pas aussi essentielle. Et même si ça fait mal, je dois m'en accommoder si je veux préserver ce qu'il m'accorde dans notre relation.
Ça ira mieux demain. Ça sera plus facile à Danbury, quand nous retrouverons le rythme habituel de notre vie et que je pourrai me reposer là-dessus pour cesser de me perdre en territoire inconnu. En attendant, je garde les paupières closes, à fuir ce que je ne peux pas m'autoriser à éprouver.
Je ne sais pas si Neal est dupe ; en tout cas, il n'essaye pas de me tirer de mon prétendu sommeil de tout le vol. À l'atterrissage aussi, il garde le silence, et nous allons récupérer nos bagages dans un mutisme qui contraste avec la proximité dont je me suis nourrie ce week-end. Même durant le trajet jusqu'au campus, dans la voiture de sa sœur qu'elle lui a une nouvelle fois prêtée, cette ambiance glaciale persiste.
Au moment de nous séparer, les battements de mon cœur accélèrent, aiguillonnés à la fois par l'angoisse et l'attente. C'est la dernière chance, sa dernière occasion de m'avouer que cette nuit a compté autant pour lui que pour moi – ou de m'enfoncer une lame dans la poitrine en tenant à clarifier qu'elle ne signifiait rien. Mais il ne revient pas sur le sujet. À la place, après m'avoir aidée à sortir ma valise du coffre, il me serre dans ses bras et me souffle à l'oreille :
— Prends soin de toi, Cleo. Si tu sens que le contrecoup de la tristesse du week-end te rattrape, n'hésite pas. Je suis là pour toi.
Cela met du baume sur mon esprit bouleversé. Je commence à analyser ces mots, à me demander quelle signification cachée sur sa vision de moi je pourrais y lire... mais avant que je parvienne à une conclusion, il s'est déjà réinstallé dans la voiture pour rentrer chez ses parents.
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My Crushing Wave
Storie d'amoreS'il y a bien une chose à laquelle Neal ne s'attendait pas en faisant sa rentrée en troisième année à l'université de Danbury, c'est à voir débarquer Cleo devant lui. Oui, passionnés de mots croisés tous les deux, cela fait des mois qu'ils se parlen...
