Chapitre 21 - Neal

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C'est le grand jour.

Mon réveil ne doit sonner que dans une demi-heure, si je me fie à la luminosité qui filtre déjà à travers les volets de ma chambre d'adolescent, dans l'appartement de mes parents à Brookfield – l'une des villes voisines de Danbury. J'ai prévu une belle marge avant de devoir prendre la route pour Hartford – je ne suis déjà pas du genre à être en retard d'ordinaire, mais pour ces championnats du Connecticut que j'attends depuis une année entière, je veux encore moins prendre de risques avec mon planning. Cela dit, j'aurais dû me douter qu'il était illusoire que j'espère dormir à poings fermés jusqu'à l'heure dite. La nervosité a eu raison de mon sommeil ; si je m'efforce de la tenir à distance grâce aux exercices de respiration que le coach Cabrera nous a appris à la natation, cela ne suffira pas à ce que je sombre de nouveau. Il faut que je me rende à l'évidence : ça y est, je suis reposé autant que je pourrai l'être. Inutile que je m'éternise sous la couette : autant que je profite de ce temps supplémentaire pour me préparer plus sereinement.

Je roule sur le côté. Sur le lit de mon frère Liam, ma valise m'attend, déjà quasiment terminée – il ne me restera plus que mon pyjama et ma trousse de toilette à y fourrer une fois que je serai passé à la salle de bains ce matin. Je me fais une fois de plus la liste de ce dont j'aurai besoin à Hartford, sans rien trouver à ajouter. Cocher mentalement chacune des lignes me rassure. C'est une bonne chose : une grande partie de mon résultat d'aujourd'hui va se jouer sur les ressources de mon esprit. Je dois donc les préserver au maximum jusque-là.

Ce qui ne m'inquiète sûrement pas autant que cela le devrait, c'est l'absence de Liam. Il devait dormir à la maison cette nuit lui aussi, pourtant. Je suis certain que nos parents se sont fait un sang d'encre de ne pas le voir rentrer. Moi, cela fait longtemps que j'ai accepté que mon frère n'en fait qu'à sa tête. Ce n'est pas la première fois qu'il découche, et ce ne sera pas la dernière. Il est étonnant de se dire que nous partageons les mêmes gênes ; ou plutôt, il semblerait que nous nous les soyons répartis très inéquitablement. Là où je m'astreins à toujours respecter les règles, à me mouler dans le cadre pour m'y faire oublier, lui semble penser que les limites n'existent que pour être testées. De trois ans plus âgé que moi, il a abandonné ses études après seulement un semestre. Si officiellement, il exerce désormais un petit boulot dans l'un des supermarchés de Brookfield, la réalité dont nous avons tous conscience au sein de notre famille mais que nous évitons d'aborder, c'est qu'il se livre également à des commerces bien moins légaux.

Bizarrement, nous avons survécu à toute une adolescence à partager la même chambre sans incident majeur. Chacun de nous deux a accepté que nous sommes aussi différents qu'il est humainement possible de l'être, et nous n'essayons pas de convaincre l'autre de changer. Sara, notre sœur aînée – qui débute tout juste sa carrière de médecin –, reproche souvent à Liam de ne pas être aussi posé que moi, alors que Georgie, notre benjamine, encore au lycée, me laisse entendre qu'elle aimerait que je me lâche plus, à l'image de notre frère. Nous, nous cohabitons, même si les univers dans lesquels nous évoluons n'ont rien à voir.

Je me lève, récupère les vêtements soigneusement pliés que j'ai préparés hier soir, puis m'habille. J'ai choisi un jean confortable et une chemise en coton décontractée gris foncé que j'apprécie tout particulièrement. Autant que je me sente aussi à l'aise que possible tout à l'heure, devant les grilles qu'il me faudra résoudre... Une fois prêt, je quitte ma chambre sans un bruit : à cette heure-ci, tout le reste de ma famille dort encore. Je rejoins la cuisine désertée, et trouve dans la coupelle vide-poches posée sur le bar les clés de la voiture de Sara qui m'attendent. Un post-it les accompagne :

Bonne chance pour ta compétition, Petite Nouille ! Va chercher ta qualification !

Je souris devant son emploi de ce surnom qu'elle me donne depuis que nous sommes enfants, et glisse ses clés dans mon pantalon. Je me fais ensuite couler un grand mug de café : avec la route qui m'attend, puis les championnats, j'aurai bien besoin de ça.

My Crushing WaveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant