Chapitre 47 - Cleo

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Je ne veux pas ouvrir les yeux sur cette journée.

Je l'ai redoutée, à mesure qu'elle approchait. Il s'agit de l'une des deux dates gravée dans ma mémoire au fer rouge. L'une de celles où malgré mes progrès de ces derniers mois pour apprivoiser ma tristesse, je ne pourrai l'empêcher de revenir au galop.

Aujourd'hui, cela fait un an que ma mère est morte.

Je suis réveillée depuis plusieurs minutes, mais je garde les paupières closes, comme si cela pouvait suffire à nier la réalité. Peine perdue : malgré l'absence de vision, je suis déjà bien trop consciente de ma perte.

Je pourrais sombrer dans une crise de panique, comme il y a quelques semaines, à Kearney. Me sentir écrasée par la solitude et la douleur. À la place, je roule sur le côté et viens chercher la main de Neal, ma tête se posant contre son épaule. J'ignore s'il était totalement sorti des brumes du sommeil, mais il est suffisamment conscient pour que son bras s'enroule autour de moi, me calant contre lui.

Ça ne suffit pas à dissiper tout mon chagrin, mais c'est assez pour que j'envisage pouvoir surmonter cette journée.

— Hey, je l'entends souffler.

Ses lèvres effleurent mon front. Il a conscience de ce que cette date représente pour moi, et il sera à mes côtés. Rien ne pourrait me protéger de l'épreuve d'aujourd'hui, mais l'avoir près de moi est ce qui s'en approche le plus.

Nous restons là un long moment, sans rien dire. Je tire des forces à sa chaleur, jusqu'à ce qu'enfin, je trouve le courage d'ouvrir les yeux.

Je vois alors les siens pleins d'amour qui m'observent, et je me dis que finalement, il n'y a peut-être pas que le déchirement qui m'attend dans les prochaines heures.

***

C'est dimanche : nous n'avons pas cours aujourd'hui. La première chose que j'ai tenu à faire, c'est de me rendre à la chapelle de l'université, pour y prier pour ma mère. Autant prendre mon deuil à bras le corps... Neal m'a accompagnée, même s'il est resté en retrait, sur l'un des bancs de la dernière rangée. Il a compris sans que j'aie besoin de lui dire que j'avais besoin de ce moment seule avec moi-même. Il n'est pas croyant, mais il respecte ma foi, et l'encourage puisqu'elle est importante à mes yeux.

Encore une raison supplémentaire pour moi de l'aimer...

À présent, un peu apaisée par ce dialogue silencieux avec mes parents et avec Dieu, je l'ai laissé nous guider jusqu'à une table de pique-nique en lisière de l'une des larges étendues d'herbe du campus. Les beaux jours font leur retour, et c'est l'occasion de profiter des rayons encore timides du soleil printanier. C'est une bonne chose : l'air frais et la lumière me font du bien. Enfermée dans l'une de nos chambres, il aurait été plus facile pour mes idées noires de me tourmenter.

— J'ai commandé un nouveau recueil de mots croisés, il est arrivé avant-hier, annonce Neal en le sortant de son sac. On pourrait en résoudre quelques grilles ensemble, si tu veux.

Plus hésitant, il ajoute :

— Tu m'as confié que ta mère aimait ça. Je me disais que ce serait une bonne manière de lui rendre hommage. Et tu pourrais me parler d'elle, si tu en as envie.

Je souris. C'est ce qu'elle aurait souhaité : que je ne me focalise pas sur ma perte, mais qu'à la place, je chérisse tous les bons moments que nous avons partagés quand elle était encore là, tout ce qu'elle m'a apporté.

— Ça me paraît une excellente idée, je réponds.

Et c'est ainsi que nous occupons le reste de la matinée. Les grilles ne sont pas très difficiles, mais ce n'est pas grave : ce qui compte, c'est qu'elles me permettent de penser à autre chose. Sans compter que cela me laisse la disponibilité d'esprit nécessaire pour revisiter mes souvenirs. Tandis que nous avançons dans les pages du recueil, je partage à Neal des anecdotes, des bribes de ma vie d'avant qui me donnent l'impression d'y revenir, ne serait-ce qu'en pensée.

C'est bien le maximum si je complète un mot sur cinq. Déjà que Neal est bien plus fort que moi d'habitude, mais en plus, les circonstances n'aident pas – et ce, même si je le soupçonne de ralentir sciemment son rythme pour me laisser de l'espace. Il ne me fait pas ressentir le moins du monde notre différence de niveau ; au contraire, il me félicite dès que je trouve une définition un peu ardue. Et la sincérité que je lis dans sa voix me met du baume au cœur.

Nous remballons nos affaires lorsque l'heure du déjeuner approche ; nous ne devons pas manger trop tard si nous voulons être à l'heure pour l'entraînement chez Kenneth. Encore des grilles à résoudre, mais qu'importe : aujourd'hui, mieux vaut que je m'y plonge un peu trop que pas assez. Sortir de notre bulle ne m'est pas aisé : d'un coup, j'ai une nouvelle montée de mélancolie. Mes yeux se perdent dans le vague, et je ne dis pas grand-chose tandis que nous prenons la direction de la cafétaria.

À quoi bon tout ça ? Je me suis remémoré ma mère, mais elle ne reviendra pas. La vérité, c'est que mon manque d'elle est toujours là.

— Je pourrais t'en offrir une nouvelle, si tu veux.

Je tourne la tête vers Neal sans comprendre à quoi il fait référence. Il désigne mon poignet gauche, que je serre fort de ma main droite par réflexe.

— Ta gourmette, précise-t-il. Je sais que tu as cassé celle que tu portais avant, et que tu la cherches encore quand tu es angoissée. Il n'y a pas de raison que tu en restes privée si elle te manque.

Ayant pris conscience de mon geste instinctif, je décrispe mes doigts avant de répondre :

— C'est gentil, mais ça ira. Je ne pourrai jamais retrouver ce que j'ai perdu, et il vaut mieux que je consacre mon énergie à aller de l'avant. Me construire d'autres souvenirs, plutôt que des substituts des anciens.

— Je comprends.

C'est ce que je fais ici, à Danbury. Jour après jour, je vais un peu mieux. Et même s'il y aura encore des moments difficiles – comme cet anniversaire tragique que je redoutais –, je ne doute plus de ma capacité à être de nouveau heureuse, sans trahir mon passé ni la mémoire de mes parents. Cela ne signifie pas que je serai préservée de toute peine, mais elle finira par refluer, comme une vague absorbée par le sable d'une plage.

Elle ne me broiera pas : quelque part parmi tous ces mois de souffrance, alors que je croyais que je ne guérirai jamais, j'ai appris à nager.

My Crushing WaveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant