BAM. BAM. BAM.
Je suis train de rédiger un article sur le divorce récent de deux célébrités – il faut bien mettre du beurre dans les épinards – lorsqu'on tambourine à la porte de ma chambre. Je relève la tête, surpris. Mon colocataire doit rentrer tard, et ce n'est pas fréquent que l'on se déplace jusqu'ici pour moi. La dernière fois, c'est quand Cleo est venue me demander de l'accompagner à Kearney...
L'espoir s'empare brusquement de moi, avant que ma raison ne l'éteigne. Au vu de la manière dont nous nous sommes quittés hier, elle n'est pas près de rechercher à nouveau ma présence. Et puis, elle ne frapperait pas aussi fort contre le battant, comme s'il y avait urgence.
Qui ferait ça, d'ailleurs ?
Puisque je n'en ai aucune idée, je m'empresse d'aller ouvrir. Au vu de la vigueur des coups, cela doit être important.
Dès que je déverrouille la porte, je me fige. Contre toute attente, c'est bien Cleo qui se trouve devant moi... bouleversée. Des larmes dévalent ses joues, et son visage est tordu par une émotion intense. À peine m'aperçoit-elle qu'elle pointe son doigt contre mon torse et me crie :
— POURQUOI TU AS FAIT ÇA ?
Je reste paralysé, le cerveau cavalant à vive allure. J'admets avoir de nombreux torts, surtout avec elle, mais là, je ne vois pas de quoi elle veut parler. Nous ne nous sommes pas vus ces vingt-quatre dernières heures, et même si je n'ai fait que penser à elle, je n'ai pas agi d'une manière qui justifierait qu'elle explose de la sorte... je pense ? Peut-être que c'est mon silence, le problème ? Ou alors, j'ai été si en-dessous de tout hier que Cleo ne s'en est toujours pas remise, et qu'après une journée supplémentaire à ruminer, elle explose à retardement ?
Quoi qu'il en soit, il va falloir qu'elle m'explique, parce que là, je suis perdu...
— Les finales nationales de mots croisés, enchaîne-t-elle, constatant sans doute que je ne la suis pas. C'était ce week-end, et tu n'y es pas allé. Tu étais qualifié, pourtant, puisque le quatrième a pris ta place.
Oh. Elle a fini par le découvrir, alors.
Je savais que c'était inévitable ; j'espérais que ce ne serait pas avant notre retour de Kearney, cependant. Elle avait déjà tellement de choses à gérer émotionnellement ce week-end... Elle n'avait pas besoin de ça en plus. C'était mon problème, pas le sien. Idéalement, elle n'en aurait même jamais rien su... Mais c'est une fille intelligente. Bien sûr qu'elle est parvenue aux déductions qui s'imposaient en consultant le classement de la compétition.
Bon. Maintenant que j'y vois un peu plus clair, il ne me reste plus qu'à gérer la situation.
— J'ai raison, n'est-ce pas ? insiste-t-elle. Tu as renoncé à y concourir, c'est bien ce qui s'est passé ?
— Oui.
Ma confirmation semble la frapper en plein ventre. Elle ferme les yeux, serre le poing. Je voudrais lui saisir la main pour caresser ses phalanges si crispées, tenter de l'aider à se détendre, mais je ne sais plus si j'en ai le droit après le fiasco d'hier. Alors je préfère m'en tenir aux mots, et lui raconter ce que je lui ai tu tant que je l'ai pu :
— J'ai reçu un mail de Michael Williams il y a quelque temps de ça. Il venait d'apprendre que sa compagne allait devoir subir une opération de la hanche, programmée la semaine dernière. Il ne se sentait pas de s'éloigner d'elle trois jours après seulement, et s'apprêtait donc à signaler sa défection aux organisateurs. C'est à moi qu'il a proposé sa place en premier, c'est vrai.
Son message, je l'ai reçu le soir même où Cleo a débarqué dans ma chambre pour me parler du service en l'honneur de ses parents, quelques minutes seulement avant qu'elle n'apparaisse. J'étais en train de rédiger ma réponse lorsqu'elle a frappé. Elle était positive, sans la moindre hésitation... sauf que j'ai effacé tout ce que j'avais déjà écrit après le passage de Cleo.
Ça a été difficile. Cela faisait des années que j'attendais cette occasion de participer aux championnats nationaux, et je n'ai aucune garantie qu'une autre se présente lors des prochaines éditions. Mais ça n'a pas non plus été un dilemme – parce que j'avais la conviction que c'était ce que je devais faire. Les mots de Michael lui-même pour justifier sa décision m'ont aidé.
« Bien que ces finales me tiennent particulièrement à cœur, il n'y a à mes yeux rien de plus important que de soutenir la femme que j'aime dans les épreuves qu'elle traverse. »
Cette phrase tout particulièrement a résonné en moi. Cleo ne s'apprêtait pas à affronter le même type de problèmes, mais elle me l'avait avoué, en larmes : elle ne pensait pas être en mesure de faire face seule au week-end de douleur qui l'attendait. Et au vu de ce que j'ai observé ces derniers jours, elle avait raison... Je ne pouvais pas l'abandonner, penser à moi en la laissant de côté. Quel qu'en soit le prix.
J'ai envoyé mon nouveau mail à Michael le cœur serré, mais convaincu d'avoir pris la bonne décision.
Je me suis efforcé de ne pas trop penser à la compétition lorsque nous étions à Kearney. J'avais fait mon choix, et je ne le regrettais pas. Si je lui avais ôté ma main pendant la cérémonie à l'église, comment Cleo serait-elle restée droite ? Si je ne l'avais pas tenue dans mes bras au cours de la nuit qui a suivi, comment aurait-elle atteint l'aube ?
Je ne suis peut-être pas encore celui qu'elle mérite, mais je suis prêt à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le devenir. J'ai commis l'erreur de la repousser une fois. C'était la dernière.
Elle fulmine en écoutant mes explications ; elle tremble, la main droite cramponnée à son poignet gauche. La voix fêlée, elle répète :
— Pourquoi tu as fait ça ? Par pitié ?
— Tu avais besoin de moi.
— Mais c'était ton rêve !
Elle a laissé échapper ces derniers mots au comble de la tourmente qui l'agite. Moi, c'est en paix avec moi-même que je la fixe droit dans les yeux et que je lui réponds :
— Sauf que maintenant, mon rêve... c'est toi.
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My Crushing Wave
RomanceS'il y a bien une chose à laquelle Neal ne s'attendait pas en faisant sa rentrée en troisième année à l'université de Danbury, c'est à voir débarquer Cleo devant lui. Oui, passionnés de mots croisés tous les deux, cela fait des mois qu'ils se parlen...
