Chapitre 2 - Neal

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Je ne sais pas quoi dire. Ce n'est pas que je n'ose pas ; rien ne me vient. Que Cleo soit là, juste en face de moi, me paraît juste... impossible. On dirait que mon cerveau fait un black-out. J'ai l'impression que mon crâne est bourré de coton ; je me sens trembler, et je n'arrive même pas à déterminer pourquoi.

Il faudrait que je parle, c'est évident. Que je dise quelque chose, n'importe quoi. Je n'y parviens pas. Je reste planté là, figé. Cleo pose sur moi un regard plein d'une attente qui se fane de seconde en seconde. Ce n'est pas un instant suspendu, parce qu'autour de nous, j'ai douloureusement conscience du temps qui poursuit son cours. Les étudiants qui grouillent sur le parking face à moi, les portes battantes de la piscine dans mon dos qui s'ouvrent et se referment. Le silence, lui, s'étire. Et les beaux iris de Cleo, d'abord pétillants, se teintent d'incertitude, puis d'inquiétude. C'est finalement elle qui se décide à reprendre la parole.

— C'est moi, Cleo... souffle-t-elle, comme si je pouvais avoir le moindre doute à ce sujet après toutes les photos d'elle qu'elle m'a envoyées.

— Je sais.

Ces deux mots ont jailli hors de moi par réflexe, tranchants. Cleo grimace. Ses mains se nouent devant elle, ses ongles peints en turquoise se plantant dans la peau du dos de son poignet.

— J'ai demandé à changer d'université, annonce-t-elle, d'un ton qui se veut toujours enthousiaste mais qui ne sonne plus aussi sincère. Moi aussi, je vais étudier à la WestConn ce semestre.

— Mais... pourquoi ?

Je ne comprends pas. La WestConn propose des cursus d'un niveau tout à fait correct et un cadre de vie agréable, mais sa renommée ne dépasse pas les frontières de l'État. Ce n'est pas une faculté de l'Ivy League, juste une bonne université locale. Que Cleo ait fait une demande de transfert depuis le Nebraska, à des centaines de kilomètres de là, est plus qu'étonnant.

À la manière dont elle m'observe, je devine pourtant qu'elle cherche à déterminer si la question est sérieuse. Voyant que je ne lui adresse pas le moindre signe de connivence, elle baisse le regard sur son pied qui tapote machinalement le bitume de l'allée et m'avoue :

— Pour être avec toi.

Là encore, je demeure sans voix. Je tourne et retourne ces quatre mots dans mon esprit, mais rien à faire : je ne leur trouve pas d'autre signification que celle qui m'a percuté de plein fouet quand Cleo les a prononcés.

Elle a demandé à changer d'université. Pour me rejoindre.

C'est absurde. Ça doit être une blague, forcément. Nous ne nous étions encore jamais vus ! On ne traverse pas le pays pour rejoindre un inconnu, ça n'a pas de sens ! Surtout moi. Je n'ai rien d'extraordinaire. Je n'arrive même pas à me faire des amis dans la vraie vie !

Cleo n'ose plus me regarder. Dans un bredouillement, elle tente de se justifier :

— On discute tous les deux presque tous les jours, alors... je pensais que peut-être... enfin, qu'on s'entendrait bien, tu vois ? Qu'on pouvait compter l'un pour l'autre.

Au quotidien, j'arrive à peu près à déterminer quelle réaction est attendue de moi selon les circonstances, mais pour un cas comme celui-là, il n'y a aucune indication dans le manuel. Juste... ce n'est pas normal qu'elle débarque comme ça, du jour au lendemain, non ? Qu'est-ce que je suis censé faire, maintenant ? J'essaie de réfléchir, en vain. C'est trop compliqué alors qu'elle est là, devant moi, beaucoup trop réelle. Mon cœur s'est emballé, j'ai froid et chaud à la fois. Il y a une seule émotion que je suis certain de ressentir : la panique, face à cette situation qui échappe totalement à mon contrôle.

Elle augmente encore lorsque j'entends des éclats de voix derrière moi. Un bref coup d'œil par-dessus mon épaule me permet de confirmer mes soupçons : plusieurs de mes coéquipiers viennent de sortir de la piscine. Parmi eux, Theo. Je peux déjà deviner ce qui se produira s'il me voit avec Cleo : il ne pourra s'empêcher de chercher à en savoir plus. Me découvrir en compagnie d'une fille éveillera sa curiosité, c'est évident. Et ensuite, ce seront les Dolphins au complet qui seront mis au courant de ce qui est en train de se passer.

C'est une mauvaise chose, non ? Je n'ai parlé à aucun d'entre eux de Cleo, jamais. Elle appartient à une facette de ma vie, et eux à une autre. J'ai peur de ce qui se produira si les deux se télescopent. Les questions que cela engendrera, peut-être les moqueries, la fin de l'équilibre que j'ai difficilement réussi à trouver depuis que j'ai intégré la WestConn.

Je ne peux pas gérer ça, je ne peux pas...

— Neal ?

La voix de Cleo me parvient comme à travers une brume. Une veine bat à ma tempe, m'assourdit. Je respire trop vite, et pourtant j'ai l'impression de manquer d'air. De me noyer dans un maëlstrom intérieur, sous le soleil pourtant resplendissant de cette toute fin du mois d'août.

Les pas derrière moi s'approchent. Je me sens acculé. Alors, tout à coup, j'explose.

— C'est n'importe quoi !

Cleo me regarde de nouveau, les yeux écarquillés. J'ai crié, ce que je n'avais pas vraiment décidé ; mais je ne parviens pas à retrouver suffisamment de calme pour baisser d'un ton alors que je poursuis :

— T'inscrire dans mon université, c'est... complètement dingue ! On ne s'est jamais vus !

— Mais on a tellement discuté... J'avais l'impression qu'on était proches, malgré la distance.

— Pas à ce point !

Non ?

Oui, je lui ai parlé de ma vie, probablement plus qu'à n'importe qui d'autre. De là à ce qu'elle s'y impose, il y a un pas, quand même ! Je n'ai jamais demandé ça !

— On s'est juste croisés sur un Discord de mots croisés, j'ajoute pour enfoncer le clou. Ça ne fait pas de nous...

Quoi ? Des amis ? Des âmes sœurs ? Comme trop souvent, le terme adéquat me fuit. De toute façon, Cleo n'est plus en état de m'écouter : ses prunelles se sont humidifiées, et autour de son poignet, ses doigts sont maintenant si crispés que ses jointures s'éclaircissent. Ses larmes me font vriller encore un peu plus. Je n'avais pas l'intention de la faire pleurer, juste de comprendre comment nous nous en sommes retrouvés là. Et maintenant, c'est encore pire. Je suis paumé, si mal à l'aise que j'en ressens une vague nausée. Face à moi, Cleo renifle, ce qui me fait sursauter.

Merde. Qu'est-ce que je fais encore là ?

Je n'ai pas retrouvé mes pleines capacités de réflexion, alors quelque chose de primal en moi prend le dessus. Devant le danger, l'option la plus sûre reste la fuite. Je fais un pas sur le côté, puis un autre. Cleo, elle, demeure figée. Incapable de détourner mon regard d'elle, conscient que je ne peux pas la planter là sans un mot, je lâche, la voix à moitié étranglée :

— Désolé... Je ne suis pas celui que tu t'imagines.

Sur ce, je me force enfin à tourner le dos et à m'éloigner aussi rapidement que possible, toujours sous le choc de ce qui vient de se produire.

My Crushing WaveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant