Je n'ai pas dormi cette nuit-là.
Ou peut-être un peu, bercée par la chaleur d'Aydan contre moi, son souffle dans mes cheveux, le poids de ses bras autour de mon corps. Mais la fatigue ne m'a jamais vraiment quittée. Pas plus que cette force noire en moi, cette énergie que j'apprends à canaliser jour après jour.
Depuis mon retour dans ce monde, chaque matin débute par un rituel d'apprentissage. Aydan est un entraineur patient, plus doux que je ne l'aurais cru. Il ne m'impose rien. Il me montre, m'explique, attend que je comprenne.
Mais je sens qu'il retient quelque chose.
Il évite parfois mon regard lorsque mon pouvoir s'éveille. Il ne parle pas de ce qu'il voit vraiment dans mes gestes maladroits.
Il a peur. Moi aussi.
J'apprends à puiser dans ce qui vit au creux de mon ventre, dans cette magie indomptée qui brûle sans cesse. Je sens les flux, les vibrations dans l'air, dans le sol. Et parfois, j'arrive à contrôle cette énergie ; d'autres fois, elle s'impose. C'est un combat constant entre la maitrise et le chaos.
Ce matin, il y a quelque chose dans l'air.
Quelque chose a changé.
Je le ressens avant même de de poser un pied à l'extérieur.
Le manoir gronde, presque imperceptiblement. Comme une bête endormie qui frémirait dans son sommeil les murs craquent, le bois se contracte, les ombres s'étirent plus que de coutume.
Et surtout... des cendres tombent du ciel.
Elles glissent contre les briques telle une pluie silencieuse, presque belle. Je reste de longues minutes à les observer, fascinée, la main tendue.
— Ce n'est pas de la neige, dis-je à voix haute.
— Non, intervient Aydan, derrière moi. Ce sont les prémisses.
Je me retourne vers lui, intriguée.
— De quoi ?
Il ne répond pas tout de suite.
Son regard sombre est tourné vers l'horizon invisible au-delà des collines. Il se tient droit, les mains jointes dans le dos, comme s'il s'efforçait de rester maitre de lui-même. Mais je vois la tension dans sa nuque, la façon dont ses épaules se contractent. Il a peur.
— L'équilibre se rompt, lâche-t-il. Ta magie... elle ne vient pas seule.
Inquiète, je ne peux m'empêcher de demander :
— Je crois que ton retour dans ce monde n'est pas passé inaperçu. Et que les conséquences arrivent enfin.
Aydan fait quelques pas, alors qu'une bourrasque surgit, soulevant un nuage de cendres. Les particules noircies se posent sur sa peau, dans ses cheveux, comme si le ciel lui-même pleurait.
— Tu savais que ça arriverait ?
— Non. Mais je craignais que cela ne se produise.
Pendant un long moment, nous restons côte à côte, en silence, à contempler un ciel en deuil. La lumière est toujours aussi étrange, blafarde. Le soleil, masqué par les nuées, projette une clarté grise, malade.
Un goût métallique flotte dans l'air.
— Tu n'es pas un fléau, dit-il soudain en recueillant ma joue de sa paume, ses yeux dans les miens. Même si tu veux te faire croie le contraire.
— Et si je l'étais quand même ?
Il cille à peine.
— Alors je mourrai avec toi.
VOUS LISEZ
Les Spectres Oubliés
FantasyEldéa se réveille dans un manoir désert. Ses souvenirs se sont évanouis, remplacés par un vide qui l'étouffe. Seul Aydan, maître des lieux, y vit encore. Un homme aussi énigmatique que troublant, dont les regards glacés dissimulent autant de secrets...
