Le silence est devenu une seconde peau.

Il colle à ma chair, s'infiltre sous mes ongles, se mêle à mes pensées assourdissantes.

J'ai perdu la notion du temps. Peut-être des heures se sont-elles écoulées. Peut-être des jours. Peut-être une éternité.

La pièce n'est plus qu'un champ de ruines. Des éclats de miroir recouvrent le sol comme une pluie de lames. Le bois des murs a noirci, consumé par une force qui n'a rien à voir avec le feu. Et le glyphe, cette marque ancienne gravée dans le plancher, continue de vibrer d'une lumière sombre. Comme un œil fermé qui rêve encore.

Je suis restée là, allongée, à observer le plafond fendu, la joue posée contre le sol glacé. Trop épuisée pour bouger. Trop terrifiée pour réfléchir. J'ai senti les heures couler, denses et lentes.

Je ne suis plus Eldéa. Pas vraiment.

Mais je ne suis pas morte non plus.

Je suis devenue... autre.

Un bruissement derrière la porte me tire de mon immobilité. La poignée tourne, le loquet claque, et puis... elle entre. Emilyah.

Elle reste un instant figée sur le seuil, observant les dégâts. Son regard glisse sur les murs noircis, sur la poussière flottante, sur moi – recroquevillée comme un animal blessé. Elle ne dit pas, s'avance à pas mesurés, comme si elle avait peur que le sol m'effondre. Ou que je m'effondre.

Je n'ai pas la force de parler. Mes lèvres sont fendillées, sèches. Pourtant, quand elle s'agenouille près de moi, telle la grande sœur que je n'ai jamais eue, quelque chose cède en moi. Une brèche, une faille. Les larmes, chaudes, me viennent toutes seules.

— Tu m'as trouvée, murmuré-je d'une voix brisée.

Emilyah ne répond pas. Elle tend simplement la main. Et je m'y accroche comme à une ancre. Parce qu'elle est mon seul repère dans cette mer inconnue.

Elle m'aide à me redresser, avec douceur, sans me presser. Mon corps est engourdi, mais son contact, réel, me donne une motivation.

— Je t'ai sentie, répond-elle enfin. Toute la maison a vibré. C'était comme un cri... ancien. Quelque chose s'est réveillé, Eldéa.

Je hoche la tête. Les mots me viennent, hésitants.

— Ce n'était pas voulu. Je... je suis juste tellement en colère, Emilyah. Triste. Vide. Et... c'est sorti de moi.

Elle me regarde longuement, puis souffle :

— Tu n'es pas vide. Tu es pleine de quelque chose d'immense. Et cette chose n'attendait que ça : un moment de faiblesse pour se libérer.

Je fixe mes mains, qui tremblent toujours. Je repense à l'instant où l'énergie m'a traversée, brutale, impitoyable.

Elle ne cherchait pas à me détruire. Elle voulait vivre, comme si elle avait une volonté propre.

— Je ne veux pas devenir un monstre, Emilyah, murmuré-je.

— Alors ne le deviens pas.

Je lève les yeux vers elle. Ses traits sont calmes, mais graves. Elle n'est pas venue ici pour me rassurer. Elle est venue me dire la vérité.

— Ce que tu ressens, ce que tu as libéré... c'est beaucoup plus qu'un simple pouvoir, Eldéa. C'est une énergie ancienne, qui remonte à bien avant nos royaumes. Elle ne suit aucune règle humaine, puisqu'elle est faite d'émotion brute, d'instinct. Et elle est en toi parce que tu es entre deux mondes en ce moment.

Je serre les bras contre moi, pas certaine de comprendre ce que cela signifie concrètement.

— Je suis quoi, alors ? Un fantôme ? Un démon ? Une erreur ?

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant